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Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

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Philosophie(s) de Jacques Rancière
[lundi 03 janvier 2011 - 16:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
Jacques Rancière et la politique de l'esthétique
Jérôme Game, Aliocha Wald Lasowski
Éditeur : Editions des Archives contemporaines
179 pages / 23,75 € sur
Résumé : La philosophie de Jacques Rancière a pris une ampleur sans précédent depuis une vingtaine d'années, il fallait un ouvrage à même d'explorer dans le fond les problématiques inhérentes à l'oeuvre de Rancière qui viennent lier de manière originale esthétique et politique, voilà qui est fait.
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Philosophie(s) de Jacques Rancière

L'écriture de Jacques Rancière ne paraît pas s'ouvrir aux premiers abords. Son style parfois hermétique, la largeur de vue qu'il emprunte lorsqu'il examine l'histoire de l'esthétique, l' effort d'abstraction qu'il sollicite chez son lecteur parfois déboussolé, sont des éléments qui appellent une mise au clair de certains concepts et une analyse en profondeur de ce que Rancière "peut" en philosophie aujourd'hui. Cette belle occasion prend ainsi forme dans la publication des actes d'une journée d'étude consacrée au travail de Jacques Rancière organisée au CEP (Centre d'études poétiques) de l'Ecole normale supérieure Lettres et sciences humaines (Lyon) autour de la politique de l'esthétique chez Rancière. En choisissant comme titre de colloque ce que l'on pourrait appeler le lieu clé autour duquel se noue la pensée de Jacques Rancière, les organisateurs permettent au lecteur d'entrer dans la philosophie de celui-ci par des portes multiples (le cinéma, la littérature, les arts, la philosophie politique, etc.) couvrant ainsi les vastes champs d'une pensée curieuse et sans cesse en quête de renouvellement. Ce que le lecteur entrevoit après achèvement de la lecture de ces  contributions stimulantes, c’est que les orientations prises par cette pensée depuis la parution de la Parole Muette, affichent une constance et une vigueur  peu communes.

Polémiques philosophiques


Un des premiers éléments qui permet au lecteur d'examiner en quoi Rancière se distingue par l'originalité de sa pensée (mais aussi sa radicalité et les difficultés qu'elle fait intervenir est examinée par certains contributeurs), apparaît dans le goût de Rancière pour le dialogue critique avec ses contemporains. Prennent ainsi place des polémiques avec Alain Badiou, avec Lyotard, Deleuze, mais aussi avec Lacoue-Labarthe et Nancy, etc. Une contribution clé est accordée aux différences entre la pensée de Deleuze et celle de Rancière par Véronique Bergen (philosophe et romancière). Celle-ci rappelle combien Rancière se révèle au travers de ses critiques, et c'est précisément dans cette polémique avec Deleuze que le lecteur lit et comprend l'opposition au vitalisme deleuzien comme une tentative d'assise de la théorie ranciérienne du partage du sensible . Ce partage du sensible qui vient marquer le lien indéfectible entre esthétique et politique fonctionne ici précisément comme le marqueur d'un déficit central dans l'esthétique deleuzienne qui est celui d'une politique. Deleuze, en voulant, rompre avec tout régime représentatif des arts, avec toute représentation , manquerait, selon Rancière, l'ambiguïté d'une littérature qui ne " cesse de trahir la pureté de sa rupture avec la représentation " . Autrement dit, la logique de la sensation pure, l'immanence total, sont des éléments radicaux dont la pensée de Rancière toujours prompte à saisir les intervalles et les écarts ne peut se satisfaire.
Le régime esthétique des arts apparaît comme l'élément dominant qui traverse toutes les interventions du colloque. Celui-ci est à chaque fois mobilisé comme déclencheur du dissensus qui vient remettre en question les partages établis en en renversant la logique. Celui-ci, opposé au régime éthique (qui associe les pratiques artistiques aux lois d'une communauté) et au régime représentatif (qui marque un lien indéfectible entre aisthesis et poiesis), apparaît véritablement, et à la lumière des nombreuses contributions comme l'élément qui rend possible la pensée et le geste lui-même de la philosophie de Rancière. Il n'y a pas de consensus possible, ni de politique radicale et univoque (cette méfiance prend sa source directe dans les infidélités ranciériennes à la pensée d'Althusser) dans la pensée de Rancière, mais plutôt une force d'excès et de dissensus, ce que Aliocha Wald Lakowski appelle "une puissance active du délié".

Titre du livre : Jacques Rancière et la politique de l'esthétique
Auteur : Jérôme Game, Aliocha Wald Lasowski
Éditeur : Editions des Archives contemporaines
Date de publication : 03/01/11
N° ISBN : 2813000043
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3 commentaires

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Paula Abdul

18/03/11 17:47
"Depuis quand la philosophie fait-elle de l'histoire ou s'intéresse-t-elle au référent réel? Depuis Jacques Rancière justement!" --> si c'est du premier degré = lol
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Emanuel

04/01/11 20:39
Cher anonyme,

Il y a effectivement beaucoup de choses sur lesquelles répondre dans vos questions. Je ne pourrais pas prétendre y répondre entièrement, n'en soyez pas choqué. Depuis quand la philosophie fait-elle de l'histoire ou s'intéresse-t-elle au référent réel? Depuis Jacques Rancière justement! Toute la philosophie de Rancière est dirigée précisément contre ce que vous semblez dénoncer -à juste titre à mon avis, et c'est précisément ce qui m'a attiré dans son travail, c'est son parcours et les revirements critiques qu'il a opéré - contre un certain jargon philosophique marxiste, déconnecté selon lui de l'histoire ouvrière et de l'histoire de l'émancipation des sujets. Rancière a réalisé, contrairement à ce dont votre ignorance de ses travaux témoigne (excusable puisque peu de gens lisent Rancière au fond), un travail d'archives sur les écrivains ouvriers, sur un pédagogue français inconnu (dont il tire sa théorie du Maître ignorant), cherchant à montrer que les discours et les envolées lyriques sur l'égalité ne la posent jamais comme principes et sont condamnés à n'être tout au mieux qu'une philosophie du soupçon ou une axiomatique déterministe (Bourdieu critiqué par Rancière). D'autre part, l'exigence de clarté que vous semblez revendiquer, ne s'oppose aucunement à la notion d'abstraction qui n'est qu'une manière comme une autre d'affronter et de comprendre le réel. Si toute la philosophie se devait d'être limpide (elle a ses travers et son jargon bien sûr et on peut en rire, je me prête volontiers à cet exercice), comme vous le désirez, il n'y aurait aucun intérêt à la lire et à l'interpréter. J'ai eu la même réaction que vous aux premières lectures, mais c'est avec un peu d'insistance que j'ai vaincu mes réticences pour rentrer pleinement dans cette pensée.

Voilà quelques premiers balbutiements de réaction, la suite à venir peut-être si le temps me le permet,

Bien à vous,

E.
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Son lecteur déboussolé

04/01/11 13:38
En effet le moins que l'on puisse dire c'est que l'écriture d'Emmanuel Landolt ne paraît pas s'ouvrir aux premiers abords...
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De quoi Rancière est-il le nom

04/01/11 12:33
J'avoue ma circonspection face à ce résumé, et à la pensée de Rancière en général, tant ils me paraissent abstraits et déconnectés de tout référent réel ou historique.
Entre autres choses:
Pourriez-vous développer: "Autrement dit, la logique de la sensation pure, l'immanence total, sont des éléments radicaux dont la pensée de Rancière toujours prompte à saisir les intervalles et les écarts ne peut se satisfaire." C'est très beau, c'est même, qui sait, peut-être vrai, mais de quels écarts parlez-vous? (parle-t-il?) Quelle différence entre "écart" et "intervalle"?
Que signifie "penser le noeud gordien entre esthétique et politique"? C'est très bien de "penser" quelque chose, mais quel résultat cela donne-til?
Que voulez-vous dire enfin par "la force opératrice de la pensée de Rancière en tant qu’il essaie de faire tenir - au-delà de toute logique de non-contradiction - une pensée de l’entremêlement radical entre ceux qui détiennent les parts et les sans-parts, entre ce qui est dehors et dedans, entre le propre et l’impropre, etc. Inclure ce qui est par essence exclu, ou encore partager l’impropre, sont quelques-unes des tâches extra-logiques auxquelles s’attache le penseur exigeant qu’incarne Jacques Rancière". Quels exemples concrets "d'entremêlements radicaux" Rancière donne-t-il?
Qu'est-ce qu'une "tâche extra-logique"? Comment peut-on déterminer si son résultat est juste ou faux, puisqu'elle est extra-logique? la véritable exigence n'est-elle pas de raisonner avec un minimu de logique, même si cela permet moins d'envollées lyriques?
Malgré sa volonté sans cesse réaffirmer d'être démocratique, ancré dans les pratiques, attentif aux "sans", toute sa philosophie cela me parait relever de la scolastique la plus fumeuse, juste propre, comme toute scolastique, à susciter des commentaires sur des commentaires, en lévitation sur de grands mots trop vite élevés au rang de concepts.

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