On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Il y a quelque paradoxe, sinon quelque provocation, pourrait-on dire, à parler de fiction dans Nonfiction. Mais la séparation entre un récit vérifiable et un récit inventé de toutes pièces est tout sauf étanche. Comme le rappelle Claude Calame au premier chapitre du livre dont il est question, Thucydide, pourtant tenu comme l’un des pères de l’histoire au sens moderne, évoque la guerre de Troie – événement historique – en faisant référence aux personnages homériques – créatures entièrement ou partiellement fictives. Chacun peut nommer tel ou tel roman dont le titre inclut le mot Mémoires, tel roman épistolaire tenu un temps – ou longtemps – pour une correspondance authentique. Dans un intéressant chapitre consacré au Japon contemporain, Yasusuke Oura (université de Kyoto) évoque les procès, dont celui intenté à Mishima en 1960, causés par des romans à clé pour atteinte à la vie privée. Que tous aient été perdus par le romancier montre que la fiction ne protège pas toujours contre l’accusation de diffamation.
Publication de la Société française de littérature générale et comparée, l’ouvrage coordonné par Françoise Lavocat, professeur à l’université de Paris VII, et Anne Duprat, maître de conférences à Paris IV, associe en une visée ambitieuse anthropologie et Weltliteratur. Avant d’être un genre, ou plutôt une panoplie de genres (récit en prose, épopée en vers, théâtre), la fiction est en effet un comportement, commun à toutes les sociétés. Mais la fiction, parallèlement, prend des formes diverses d’une culture à l’autre. Partant de ce double constat, l’ouvrage se présente comme un vaste parcours synthétique dans le temps et dans l’espace. Après la Grèce antique, traitée, on l’a dit, par Claude Calame (EHESS), Revital Refael-Vivante (université de Bar-Ilan) examine comment la question de la réalité et de la fiction intervient dans l’exégèse biblique hébraïque médiévale. Hachem Foda (Paris VIII) analyse les attaques de Jâhiz, au IXe siècle, contre Ibn Harma et d’autres poètes arabes classiques, à la lumière de la condamnation exprimée dans le Coran à l’encontre des poètes en général, en tant que producteurs de fiction précisément. La fiction arabe contemporaine, de l’apparition du roman de type occidental en Égypte et au Liban au XIXe siècle au cinéma actuel, égyptien et algérien surtout, est analysée par Maya Boutaghou (FIU, Miami). Dans le chapitre qu’ils consacrent à l’Afrique, Xavier Garnier (Paris III) et Jean Derive (université de Savoie) décrivent un rapport spécifique du continent noir à la fiction, fondé sur une plus grande perméabilité dans la tradition orale (qu’on retrouverait d’ailleurs dans d’autres traditions orales) entre discours mythique et discours de réalité. Ils constatent une incertitude du même type dans les romans congolais, guinéens ou nigérians d’ajourd’hui dont le point d’appui n’est pas le fait historique positif mais la rumeur publique, par définition incertaine et indéfinissable.
L’Asie reçoit dans ce livre une attention bienvenue. Philippe Postel (université de Nantes), après avoir rappelé la condamnation de la fiction par la tradition confucéenne, retrace les étapes de son développement dans la Chine ancienne et médiévale : littérature de merveilles (dite “récits d’anomalies”) à partir des IIIe et IVe siècles ; “relations de l’étrange”, parfaitement assumées cette fois comme exercices littéraires, à partir de la dynastie des Tang (VIIe siècle) ; grands romans dits “vulgaires”, dans la tradition du conte oral, à partir du XIVe siècle, dont Au bord de l’eau et Le Rêve dans le pavillon rouge sont les exemples les plus célèbres. Sebastian Veg (Centre d’études français sur la Chine contemporaine, Hong Kong) examine la manière dont le XXe siècle a rompu avec cette tradition, notamment chez Lu Xun qui présentait (abusivement d’ailleurs) en 1918, son Journal d’un fou comme la première œuvre littéraire chinoise composée en langue vernaculaire. L’apparition de la fiction dans le Japon du IXe siècle (période Heian) est évoquée par Daniel Struve (Paris VII) : si le fleuron en est incontestablement le Roman du Genji (XIe siècle), c’est le Conte du coupeur de bambou, au siècle précédent, qui en est l’œuvre fondatrice. Après la fin de l’époque Heian, le nô prend le relais de la fiction romanesque, dont il s’inspire d’ailleurs abondamment ; mais la période Edo, au XVIIe, voit se développer une littérature de fiction plus populaire, à caractère généralement réaliste et parfois comique. La tradition indienne nous est présentée d’abord sous la forme d’un entretien entre Didier Coste (Bordeaux III) et la poétesse et critique Ruknini Bhaya Nair, après quoi Didier Coste pose la question du réalisme dans le roman indien moderne, question compliquée, et en un sens enrichie, par le rapport entre les langues vernaculaires et l’anglais
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