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Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

C N L

CNL
Passivité, indifférence, résignation
[mercredi 22 décembre 2010 - 16:00]
Histoire
Couverture ouvrage
L'opinion allemande sous le nazisme : Bavière 1933-1945
Ian Kershaw
Éditeur : CNRS
588 pages / 9,5 € sur
Résumé : Ian Kershaw réédité, une clef pour comprendre la stabilité du régime nazi.
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Les éditions du CNRS livrent en cette fin d’année leur troisième édition de l’ouvrage classique de Ian Kershaw, L’opinion publique sous le nazisme. Déjà publié en français en 1995 et 2002, cette étude a été écrite en 1983 par le chercheur anglais dont chaque livre se transforme en succès de librairie  . Cet opus est le résultat d’un projet de recherche lancé en 1975 par Martin Broszat, qui visait à sortir d’une histoire par le haut de la “résistance”, pour s’intéresser à une histoire quotidienne et sociale (Alltagsgeschichte) : celle du conflit entre la volonté de contrôle totale du régime nazi, d’un côté, et la société sur laquelle il prétendait exercer ce contrôle, de l’autre.
    Penser la résistance, dans le contexte français – celui de l’occupation allemande et du régime de Vichy – revient souvent, hâtivement, à penser un couple binaire : résistants ou “collabos”. Les ouvrages de Pierre Laborie   ou de Philippe Burrin   ont depuis longtemps établi des typologies fines de ce qu’étaient les zones grises de l’opinion. C’est ce travail qu’a réalisé Kershaw dans un tout autre contexte, celui de la résistance d’un peuple envers son propre régime politique. Là encore, il ne s’agit plus d’utiliser des catégories englobantes et inopérantes, mais bien de penser un camaïeu entre les deux objets principaux de cette étude : le consensus et la dissension. Ces termes de basse intensité, si l’on peut les utiliser ici, rendent compte de manière plus efficace de la réalité des Allemands à l’époque, qui n’étaient, pour la plupart, ni des Stauffenberg, ni des membres de la Rose blanche, ni des militants des partis ouvriers en exil.
    L’ouvrage de Kershaw est d’une imparable clarté dans sa construction, il voyage chapitre après chapitre avec les groupes sociaux qu’il a isolé – paysans, ouvriers, classes moyennes  , protestants, catholiques – soumettant sa notion centrale, la dissension, à l’éclairage des sources. Le caractère monographique encourage une certaine répétition. Mais cette monotonie n’est que le reflet de l’écrasant résultat de l’analyse : s’il y a eu des résistances fortes du côté de l’Église catholique, une “liberté de ton”   très affirmée dans la critique du régime chez les paysans et des grèves nombreuses chez les ouvriers, ces résistances n’étaient jamais que sectorielles. Les groupes réagissaient à telles décisions ciblées du régime. Plus celles-ci représentaient des menaces concrètes pour l’identité du groupe social, plus la réaction était vive, mais dans l’ensemble, il n’y eut pas de remise en cause globale et organisée du régime. Sur la question de l’extermination des Juifs, qui forme le deuxième centre d’intérêt du livre, les conclusions sont sans appel : l’indifférence était généralisée.
    En restant très près des sources  , Kershaw fait œuvre de joaillier. Il cisèle des catégories d’émotions subtiles, pour décrire l’état de l’opinion : passivité  , apathie  , amertume  , fatalisme  , pessimisme  , désintérêt  … L’ensemble donne une image assez fidèle de la société allemande, prise entre deux feux : la peur de la répression, qu’on ne doit pas évacuer, et une adhésion profonde à certains buts du régime national-socialiste. Cette peur et cette adhésion forment le droit et le revers de la même médaille : celle qui explique la stabilité du régime, celle d’une dissension fractionnée et d’un consentement répandu.
    Trois des émotions méritent qu’on s’y arrête fugitivement : la désillusion, la résignation et l’indifférence.

Titre du livre : L'opinion allemande sous le nazisme : Bavière 1933-1945
Auteur : Ian Kershaw
Éditeur : CNRS
Titre original : Popular Opinion and Political Dissent in the Third Reich: Bavaria 1933-1945
Collection : CNRS Histoire
Date de publication : 07/10/10
N° ISBN : 2271070694
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