On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

La mauvaise réputation, Le chant des partisans, Hasta siempre, En passant par la Lorraine ou Je t’aime moi non plus : si ces titres nous parlent à tous, c’est qu’à eux seuls ils incarnent une époque, un certain moment de l’Histoire, qu’inconsciemment ou non nous relions à un moment de notre histoire personnelle. L’ouvrage de Bertrand Dicale ne traite pas pour autant des questions de psychologie, mais prend pour base l’étude de chansons qui marquent leur époque et leur contexte géographique ; le succès de ces chansons, leur passage à la postérité, est bien lié à la façon dont chacun les a reçues en tant qu’individu, avant qu’elles ne deviennent phénomènes de société. Ce sont ces chansons, dont l’étude se révèle source d’étude d’un contexte politique ou historique, que Bertrand Dicale propose d’étudier dans son ouvrage Ces chansons qui font l’histoire.
Un élément immatériel de la société
On pourrait, en citant Michel Sardou, rappeler que certains petits garçons repassent leurs leçons en chantant. Bertrand Dicale, quant à lui, étudie l’Histoire en chantant, en s’appuyant sur une source à la fois difficile et méconnue : les chansons qui ont marqué la société au moment où celle-ci s’en est emparée, et qui révèlent un certain état d’esprit, une actualité, une mentalité particulière. Les chansons sont l’expression musicale et populaire d’une opinion publique toujours prête à s’emparer d’airs et de refrains, qu’ils soient musicalement entraînants ou bien porteurs d’une idéologie ; la propagation de celle-ci se fait à l’aune du succès d’un air partagé, repris sur les ondes, commercialisé, ou au contraire défendu donc symbole d’une censure politique ou culturelle.
Reprenant une soixantaine de titres par définition célèbres, qui ont à leur manière laissé leur empreinte sur leur temps, Bertrand Dicale revient sur les phénomènes sociétaux qui se cristallisent autour de refrains.
Des vecteurs d’idéologies…
Ces chansons qui font l’histoire se présente comme une succession de chapitres, chacun correspondant à un titre, ordonnés chronologiquement et regroupés selon des thématiques. Neuf grandes parties structurent l’ouvrage en autant de thèmes : chanter la nation, chanter l’euphorie, chanter le monde ou chanter la liberté, par exemple.
Bertrand Dicale revient sur l’impact de certaines chansons sur leur temps. Il nous suffira de reprendre quelques exemples marquants.
Chanter la nation : particulièrement après la défaite de 1870 en France, la chanson devient le lieu où s’expriment frustrations, désir de revanche, douleur du pays perdu, le mythe d’une Alsace-Lorraine arrachée au giron français et devant être reprise à tous prix, ou encore celui d’un héroïsme militaire encensant le sacrifice humain.
En passant par la Lorraine : ce refrain, dont les paroles tout comme le rythme sont simples, semble à première vue être une chansonnette pour enfants bien innocente, se référant comme tant d’autres à des bergères et à des princes. Pourtant, contrairement à une idée reçue, cette chanson n’est pas héritée des profondeurs de l’histoire, mais bien une construction pédagogique de la fin du XIXe siècle, destinée à alimenter dans la population, dès son plus jeune âge, l’idée qu’il est nécessaire de passer par la Lorraine, donc de prendre sa revanche de la défaite de 1870.
Le régiment de Sambre-et-Meuse, par exemple, élève au rang de héros des soldats dont on sait aujourd’hui qu’ils ne se sont jamais distingués dans un épisode aussi douloureusement vain. Reprenant un épisode romancé des guerres révolutionnaires, la chanson évoque un régiment qui n’a jamais existé sous ce nom. Qu’importe, le succès populaire de la chanson justifie les sacrifices humains les plus déments perpétrés par des officiers auréolés de gloire, dans le but dérisoire de conquérir quelques mètres sur un terrain de bataille face à l’ennemi, au cours de la Première guerre mondiale.
4 commentaires
Marie Ranquet
J'attends avec impatience la solution "révolutionnaire" en la matière !
Bien cordialement,
M. Ranquet
Bertrand Dicale
Et merci encore.
Bertrand Dicale
Marie Ranquet
Hélène Khodoss