On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.


Le livre de Francis Wolff ne se laisse pas facilement résumer. La tâche est cependant facilitée par sa structure conceptuelle, mais me contraint à ne pas rendre justice à sa finesse. Je suivrai le cours de l’ouvrage. Le collectif Qu’est-ce que l’humain ? condense en une centaine de pages, un naturalisme un peu mystique, une naturalisation stricte de la culture et une théorie du détachement évolutionniste du temps humain par rapport à l’évolution. Entre sciences naturelles et humaines, il offre à Notre humanité un écho intéressant.
I - Configurer l’histoire de l’homme
La thèse est à la fois simple et audacieuse. Il s’agit de montrer comment depuis Aristote jusqu’aux neurosciences contemporaines, s’est constituée en parallèle de l’idée de science un concept d’humanité, de sorte que les grandes épistémologies philosophiques qui se sont succédé permettent de déduire et sont fondées sur un certain concept de l’homme. Plus précisément, il trace quatre figures de l’homme : l’homme rationnel (Aristote), la substance pensante (Descartes), le « sujet assujetti » (homme structural des sciences humaines) et "l’animal comme les autres" (homme naturalisé, neuronal). Dans les deux première figures, l’épistémologie des auteurs s’appuierait implicitement sur le concept d’homme (à la fois comme sujet et objet de science) qu’ils dégagent. Dans les deux autres, c’est à l’inverse la conception que l’on se fait des sciences pratiquées prenant l’homme pour objet (tout en étant son sujet en un sens problématique) qui a pour conséquence une certaine conception — méthodologique ou réelle — de l’homme. Mais en réalité, que le concept d’homme fonde celui de science ou que celui-ci suppose celui-là, l’hypothèse centrale est la même, à savoir que l’humanité comme concept est à chaque fois impliquée (comme supposition ou conséquence) par l’idée d’une science en général puis d’une science de l’homme. Seulement, alors que chez Aristote et Descartes, le concept d’homme fonde la possibilité même de toute science, dans les sciences humaines d’une part, sociales naturalisées d’autre part, c’est plutôt l’idée de ce qu’est une science de l’homme qui conduit à concevoir l’homme de telle ou telle façon. Ainsi, l’idée que toute science, y compris sociale, doit pouvoir répondre aux critères de scientificité d’une science naturelle, entraîne une conception de l’homme comme réductible, au moins en droit, à un objet de science comme les autres. Dans ce "paradigme", l’homme, quoiqu’il soit sujet de la science, est certes étudié par des sciences particulières et le plus souvent sous son aspect, pourrait-on dire, le plus excellent (l’esprit), mais il ne jouit pas d’un statut privilégié. Ses propriétés sont, au même titre que celles de n’importe quel objet du monde, des propriétés naturelles. A l’inverse, les sciences humaines, du XIXe siècle au structuralisme, considèrent l’homme comme objet non naturel, quoique non essentiel, et leur propre discours comme celui de sciences non naturelles. Elles prétendent ainsi être à la fois des sciences véritables et des sciences proprement humaines.
Ces figures s’organisent selon des connexions systématiques, des "configurations" (2e partie) : un système de propriétés formelles (synchronique) et un récit (diachronique) des épistémologies. Mais ces rapports formels (identité/opposition) et le choix des figures visent à souligner qu’ils ne sont pas des accidents historiques mais sont au contraire déterminés par des concepts transversaux. Chaque figure entretient avec toutes les autres un certain nombre de relations déterminées et symétriques que je résumerai en deux tableaux. Chacune répond (identité/opposition), sous un aspect ou l’autre, aux trois autres. Cette systématicité remarquable repose sur le choix de quatre figures (ni plus ni moins) et l’attribution à chacune d’un nombre égal de caractères (exprimés comme des contradictoires : essence ou non, simple ou double) qui sont comme autant de paramètres de classement des figures. L’histoire des sciences et de l’homme, sous ces points cardinaux, apparaît ainsi formellement animée par une logique (de type hégélien, si l’on peut dire). Les détails de l’histoire sont discutables mais la force de l’argument est précisément dans l’abstraction dégagée de la pluralité des discours qui sont répartis autour des (ou entre) pôles comme un champ (synchronique) ou selon un continuum (diachronique). Mais l’essentiel est que, ces paramètres étant admis, leurs rapports logiques définis (ce qui n’est pas peu supposer), et les portraits philosophiques reconnus, les tableaux se déduisent immédiatement et ainsi quatre manières de concevoir l’homme et ses rapports (d’objet et de sujet) aux sciences.
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