On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
A la fin du mois de mai dernier, une enseignante de l’Université de Srinagar à la fonction importante, qui était par ailleurs l’épouse d’un dirigeant séparatiste fréquemment emprisonné, m’indiqua que j’avais tort de me fier à l’apparente quiétude de la vie quotidienne. Le ressentiment populaire à l’encontre de l’Inde continuait de sourdre. Mon interlocutrice, âgée d’une cinquantaine d’années, était membre d’une élite qui, sans même en avoir conscience, prônait une libération du joug indien qui maintiendrait cependant la structure sociale intacte. En témoignait, par exemple, une conversation à laquelle j’assistais par hasard. Ignorant peut-être que l’ourdou m’était familier, cette dame déplorait - d’un ton bien condescendant- le peu de fidélité dont les domestiques cachemiris faisaient désormais montre quand les maîtres étaient absents .
Tandis que je m’apprêtais à quitter la Vallée du Cachemire, je me demandais si la libéralisation économique - dont la dynamique atteignait progressivement cette région- et l’attrait de la découverte de la société de consommation n’autoriseraient pas une plus grande prise de conscience de ce que le combat en faveur de l’azadi s’était cantonné à la seule dimension politique. Les Cachemiris remettraient-ils alors en cause un tel attachement, renonçant à l’indépendance que la grande majorité appelait de ses voeux ?
Des fissures dans une unanimité qui avait été de rigueur étaient désormais visibles. De riches bâtisses apparaissaient ça et là : tous n’avaient pas souffert d’une manière égale... L’on reprochait à nombre de dirigeants séparatistes un enrichissement suspect ; une rumeur persistante avait longtemps laissé entendre que l’argent pakistanais destiné aux veuves et aux orphelins du conflit ne leur était parvenu que partiellement. Au lendemain de l’annonce de nouvelles négociations indo-pakistanaises (au début de l’année 2004) , la population n’avait pu esquiver un questionnement d’importance : avait-elle, ces quinze dernières années, adhéré au mythe d’un allié pakistanais dévoué à la cause cachemirie ? La Vallée n’osait admettre qu’elle avait été l’otage d’un combat qui avait rapidement opposé les forces de sécurité indiennes et des groupes militants armés dont le chef d’orchestre, à tout le moins partiel, était pakistanais. De même préférait-elle blâmer l’impérialisme indien plutôt que de convenir que l’ancien Etat princier du Jammu et Cachemire (dont la population était à majorité musulmane) avait été l’enjeu d’un antagonisme idéologique que l’Inde et le Pakistan, suite au partage du sous-continent, avaient continué de nourrir.
L’Inde vantait l’application d’une laïcité qui permettait à toutes les communautés religieuses de construire, ensemble, une nation. Le Pakistan défendait, pour schématiser, la théorie de deux nations (l’existence d’une nation hindoue et d’une autre musulmane) qui avait autorisé sa naissance. Dès le début de l’année 1949, l’Etat princier du Jammu et Cachemire - à la composition ethnoculturelle bien hétéroclite - avait pour sa part été divisé suite à la proclamation d’un cessez-le-feu : à l’Inde revint le Jammu et Cachemire tel qu’il existe aujourd’hui. Et elle se félicita que cette zone ait choisi le modèle qu’elle cherchait à promouvoir, s’empressant d’oublier qu’elle s’était engagée à y soutenir l’organisation d’un referendum dont des acteurs internationaux garantiraient l’impartialité. Le Pakistan, quant à lui, ne cessa de proclamer qu’il entendait accueillir en son sein l’ensemble des territoires de l’ancienne principauté. Il ne pouvait se contenter des régions qu’il avait intégrées au sein de sa fédération, à savoir l’Azad Kashmir (le Cachemire Libre), Gilgit et le Baltistan, lesquels furent - dès 1949 - regroupés au sein des Federally Administered Northern Areas (FANA) .
Signe des temps ? A la veille des événements de juin 2010 sur lesquels nous reviendrons, le Cachemire se préparait à la saison des mariages. Les étalages des centres commerciaux appelaient les plus jeunes, certes attachés aux rites traditionnels cachemiris, à intégrer aux cérémonies nuptiales des éléments du faste bollywood . L’affluence de touristes indiens, issus d’une classe moyenne qui s’affirmait au sein de l’Union, constituait au demeurant un exemple qui ne laissait pas indifférent, et cela en dépit de voix rigoristes qui s’élevaient. Celles-ci, qui procédaient davantage d’une vision traditionnelle que d’un attachement religieux prononcé, blâmait une mode étrangère voire hindoue d’autant plus inacceptable que les jeunes filles et les jeunes femmes étaient invitées à découvrir partiellement ou totalement leur bras ; de plus, la longueur des tuniques traditionnelles (les kamiz), qui d’ailleurs tendaient à davantage épouser la forme du buste, était écourtée.
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