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Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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Biographie d’un écrivain ivoirien engagé
[samedi 11 décembre 2010 - 17:45]
Littérature
Couverture ouvrage
Ahmadou Kourouma
Jean-Michel Djian
Éditeur : Seuil
238 pages / 17,10 € sur
Résumé : Un écrivain ivoirien engagé dans la défense de la démocratie en Afrique.
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Il suffit de regarder quelques photos insérées par Djian dans la biographie qu’il lui consacre pour se persuader que Kourouma a été une force de la nature. C’était un homme grand, aux larges épaules, initié très jeune à la chasse aux grands fauves devenu sur le tard un écrivain dont la plume acérée a fait de lui un personnage redouté de maints dictateurs africains assoiffés de sang, de pouvoir et d’argent. Djian parle de lui comme de l’“ogre malinké” aux rires fracassants, façon de dire à quel point Kourouma a dévoré la vie à pleines dents. Personnalité complexe, difficile à saisir, le jeune Kourouma a été placé très tôt sans qu’il en ait été en quelque façon responsable sous le signe de la dualité. Ainsi, il a eu deux lieux de naissance, ce qui aurait confiné à l’exploit… ou à la supercherie – à moins que les esprits ne s’en soient mêlés – si l’on ne précisait pas qu’en réalité, il est né en 1927 en Guinée, à Togobala, alors que sa carte d’identité mentionne Boundiali en Côte d’Ivoire, là où il a passé son enfance, recueilli par un oncle après que son père eut violenté puis répudié sa mère. Expérience sans doute marquante pour le jeune garçon et qui l’a placé très jeune sous le sceau d’une rupture, d’une séparation, d’un déracinement.

Deux langues en lui : le malinké, sa langue maternelle et le français appris sur les bancs de l’école, langue pour laquelle il n’a pas manifesté de dispositions particulières du moins au départ. Deux croyances aussi : Kourouma aura gardé toute sa vie une certaine confiance dans le fétichisme de sa jeunesse, héritage de son oncle qui l’a élevé et marabout comme ses ancêtres les plus proches. C’est au demeurant la croyance aux esprits qui a fait que Kourouma, à la fin de sa vie, alors qu’il était soigné à Paris pour le diabète, a recouru à des guérisseurs impuissants à le guérir ; croyance qui semble avoir davantage compté pour lui que la religion musulmane à laquelle il appartenait, qu’il a pratiquée moins par conviction que pour ne pas être exclu de sa communauté et dont il a dénoncé régulièrement la vanité des rites. On pense au Voltaire de Zadig, dénonçant les incohérences entre les actes de foi et les principes des religions et les dérives rituelles. Deux cultures : la culture africaine de sa jeunesse passée en Côte d’Ivoire, époque à laquelle il a été témoin de nombreuses scènes qui l’ont placé au cœur des traditions de la société africaine et la culture occidentale aussi bien celle des colonisateurs que celle acquise plus tard en France. Deux carrières menées en parallèle. Le jour, celle d’actuaire des assurances fort réussie et qui a parfaitement convenu à son esprit épris de rationalité mathématique ; la nuit, celle d’écrivain moins linéaire et plus tumultueuse. Mais une seule épouse, Christiane, une Française qu’il a rencontrée à Lyon lorsqu’il faisait ses études et qui l’a toujours soutenu dans les moments parfois troubles et difficiles qu’il a traversés du fait de ses prises de position politique pas forcément du goût du pouvoir ivoirien, en particulier de celui qu’il a appelé dans ses romans l’homme au “totem caïman” Houphouët Boigny. Bref, on comprend aisément qu’avec un tel cocktail d’influences, il n’ait pas été aisé pour Kourouma de savoir vraiment qui il était et plus encore de trouver sa voix/voie en tant qu’écrivain.

Quelques faits marquants de sa vie en donnent une idée assez précise : Kourouma est un bon élève, même si, au départ, il n’est pas destiné à faire des études longues. Parce que ses capacités en mathématiques le distinguent précocement des autres élèves, il est envoyé à Abidjan puis à Bamako en 1947 pour poursuivre ses études à la grande école technique. Victime du racisme ambiant, il constate très tôt les différences de niveau de vie entre les “grands Blancs” et les Noirs. Très tôt aussi, il n’hésite pas à manifester ses désaccords. Ainsi, comme il dénonce vigoureusement la nourriture infecte et les conditions sanitaires déplorables de la grande école (il organise même une grève pour cela), il est renvoyé quelques semaines avant de passer ses examens et n’obtient donc pas son diplôme. De ce fait, il est enrôlé dans l’armée coloniale mais comme il refuse l’idée d’avoir un jour à tirer sur les siens, il en est rapidement exclu, ce qui le conduit à passer trois ans à Saigon de 1951 à 1954 dans un régiment affecté à la radio. C’est là qu’il pratique la course à pied, la boxe et surtout qu’il prend goût au journalisme tout en côtoyant les futurs dictateurs Bokassa et Eyedema. C’est là aussi que naît son envie de raconter ce qu’il vit sous forme de comptes rendus d’expérience. Sa formation intellectuelle et politique s’achève à Paris où il fréquente brièvement les étudiants communistes, comme cela se pratiquait beaucoup à l’époque sans pour autant adhérer à leur cause. Il a déjà près de trente ans et trop de lucidité pour se laisser prendre par l’idéologie du parti. À Lyon, il suit les cours d’une grande école d’actuaires, concrétisant ainsi son projet professionnel. Il réussit brillamment. Il lit beaucoup, se passionne pour la sociologie et la politique. Il rentre à Abidjan en 1961, bien décidé à mettre ses compétences professionnelles au service de son pays. Il déchante très rapidement en constatant que les siens ne sont pas vraiment déterminés à marcher sur le chemin d’une véritable indépendance face à la France. 1963 : il est arrêté avec d’autres prétendus conjurés sur ordre de Houphouët Boigny pour avoir soit disant comploté contre la sécurité du chef de l’État. Il ne doit sa remise en liberté et d’échapper à la torture – pratique courante des dictateurs africains aujourd’hui encore – comme ceux qui ont été arrêtés avec lui qu’au seul fait qu’il était l’époux d’une française et que le gouvernement ivoirien ne tenait pas à ce que la France mette son nez dans cette affaire. Il est ensuite contraint à l’exil. Il part en Algérie. C’est cette épreuve personnelle de la réalité du gouvernement corrompu d’Houphouët Boigny qui le détermine à prendre la plume pour en dénoncer le caractère insupportable. Djian affirme même : “Sans Houphouët, pas de Kourouma.” Soit. Mais si Houphouët a cristallisé le désir d’écrire de Kourouma, l’accouchement de son premier roman ne s’est pas fait aisément car très vite, dès qu’il a pris la décision d’écrire, s’est posée à lui la question difficile à résoudre de comment dire tout son vécu, son ressenti et sa révolte.

Titre du livre : Ahmadou Kourouma
Auteur : Jean-Michel Djian
Éditeur : Seuil
Collection : Biographie
Date de publication : 07/10/10
N° ISBN : 2020984881
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