On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Les fidèles de Derrida (dont je fais partie) n’ouvriront pas ce gros livre sans un plaisir mêlé d’appréhension : satisfaction de voir leur auteur, jusqu’ici disséminé en quelques quatre-vingts ouvrages, enfin rassemblé dans un seul, là sur la table, désormais disponible ; crainte aussi de ne pas y retrouver leur Jacques ou Jackie : la mise en récit d’une vie ne risque-t-elle pas, dans le cas d’un "penseur", d’en minimiser les véritables péripéties qui se tiennent du côté des concepts ou dans la genèse des livres ? On peut bien retracer les années d’école, les voyages et jusqu’à un certain point les amours, mais la naissance de la grammatologie, ou de la différance ? L’accent mis sur le racontable risque d’éclipser l’essentiel aux yeux du philosophe, qui suspectera toujours l’anecdote de nourrir une curiosité déplacée.
Inversement, le monde académique raffole du potin ; peu de professionnels de la vie des idées refusent le maigre jour procuré par le trou de serrure, tant ils sentent que ceci éclaire ou balance cela ; ils soupçonnent leur grand homme de nourrir des passions terre à terre, et le tas misérable des petits secrets auquel Malraux, d’une formule, aura ramené toute vie n’est pas à dédaigner quand on a aimé l’homme autant que sa pensée. D’ailleurs, la filature ou l’espionnage propres au genre biographique ne sont-ils pas, chez le philosophe, renforcés et comme légitimés par les maîtres du soupçon, Freud, Marx, Nietzsche, auxquels Derrida se trouva si étroitement mêlé ? Au point que notre auteur n’excluait nullement la référence ni le genre biographique ; mieux, il en rêvait… Il le travailla donc avec ironie, c’est-à-dire conscience de ses apories, tout en cultivant la passion du secret.
Disons-le d’emblée, cette biographie qui déplie son sujet avec un tact artiste mérite de passer en modèle du genre. Riche d’informations, elle n’en fait pas une accumulation étouffante qui hacherait menu le phrasé ou la respiration d’une vie ; nous accompagnons Derrida dans ses triomphes et ses défaillances sans inquisition gênante, à bonne distance. Benoît Peeters a su en particulier se garder de l’écueil mimétique, qui affecte si désagréablement (et si vainement) l’écriture des épigones ; enchâssées dans la sienne, les copieuses citations de lettres ou d’ouvrages de Derrida brillent par leur étrangeté, leur style unique ; l’apprenti philosophe qui lira ces pages y gagnera une connaissance raisonnable de l’œuvre, et il situera mieux chemin faisant celles de Lacan, de Lévi-Strauss, Ricoeur ou Foucault avec lesquelles elle dialogue (non sans pugnacité). Un parcours comme celui-ci est jalonné de batailles, que Derrida soutint avec beaucoup d’élégance (là où ses adversaires lui portaient des coups parfois bas et injustes) ; au-delà de chaque polémique, lui-même apparaît en homme de paix, usant de la déconstruction pour ouvrir toujours et non pas détruire, pour déjouer des affrontements d’une brutalité binaire.
Pourquoi tant de haine ? Depuis les grilles d’El Biar où pleurait l’enfant déposé par sa mère, Derrida eut toute sa vie un rapport ambivalent à l’école, et avec ceux qui la représentent ou la reproduisent comme institution. Je me souviens d’Alquié, auprès duquel Derrida m’avait en 1968 envoyé soutenir mon mémoire, me rappelant hautement que celui-ci avait commencé par être son assistant. Peeters énumère les échecs de Derrida aux concours ; il dut suivre trois khâgnes pour intégrer l’ENS, il rata une première fois l’agreg, il n’eut pas "sur travaux" une soutenance de thèse facile ni, pour obtenir un improbable poste de professeur à Nanterre, une facile audience auprès du CSCU… Il ne reçut une meilleure reconnaissance ni de la Sorbonne, ni d’anciens condisciples peu soucieux de favoriser fort au-dessus d’eux son ascension (Nora lui faisant barrage chez Gallimard), ni des collègues pour lesquels il bataillait, dans le cadre du Greph ou de la constitution du Collège international de philosophie. Cette persistante marginalité touche sans doute au cœur de sa doctrine, ou de ses écrits ; selon Roland Barthes, Derrida "a décroché le bout de la chaîne. (…) Nous lui devons (…) une sorte de détérioration incessante de notre confort intellectuel"(1972) ; mais cette déconstruction bienvenue constitue, dans d’autres cercles, un crime impardonnable. On lira avec profit le catalogue des postures de rejet, depuis la dénégation formulée par Heidegger ou Lacan (rien de nouveau chez Derrida, j’en parle depuis toujours, lisez-moi !) jusqu’à la haine aveugle et le refus d’examiner (Jeffrey Mehlman identifiant la déconstruction à un projet d’amnistie pour les collaborateurs de la Seconde Guerre mondiale), en passant par Foucault le renvoyant à la "petite pédagogie", celle qui enferme la pensée dans les textes, ou le conservatisme banal des mandarins Alquié, Gouhier et leurs successeurs (Luc Ferry, Alain Renaut et autres tenants de ce que lui-même dénonça comme "la plate restauration en cours").
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Jeffrey Mehlman