On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Lorsque l'ethnologue revient de son "terrain" en France métropolitaine, il écrit généralement non pas un, mais deux livres : une monographie savante présentant précisément les documents collectés et leur éventuelle interprétation, discutée par les pairs d'une discipline encore jeune, et un deuxième livre, au statut plus opaque, plus littéraire, plus grand public, qui vise à restituer "l'atmosphère" d'une société exotique pour ses lecteurs occidentaux. C'est Marcel Griaule écrivant Les Flambeurs d'hommes (1934) après Silhouettes et graffiti abyssins ; c'est Soustelle avec Mexique, terre indienne (1936) après avoir soutenu sa thèse de doctorat sur La culture matérielle des indiens Lacandons, Alfred Métraux qui donne L'île de Pâques après Ethnology of Easter Island ou Claude Lévi-Strauss dont les Tristes Tropiques (1955) sortent plus de quinze ans après son retour du Brésil et sept ans après la publication de La vie familiale et sociale des Indiens nambikwara. La liste de ces diptyques ne s'arrête pas, du reste, avec ce dernier.
Sur ce constat simple mais jamais véritablement formulé, Vincent Debaene construit une vaste et passionnante enquête qui plonge dans la généalogie de l'ethnologie française, des années 1920 au début des années 1970 et qui, chemin faisant, radiographie ce qu'est une "entreprise de connaissance" en procédant à une constante interrogation épistémologique. S'il est de formation littéraire, Vincent Debaene est d'une génération qui, prenant au mot Gustave Lanson mais aussi Lucien Febvre (du côté des historiens), entre résolument en dialogue avec les sciences sociales pour historiciser une littérature qui, chez lui, n'est jamais un donné, mais au contraire, une pure historicité, du régime des belles lettres de l'âge classique intégrant tous les savoirs jusqu'au recentrage contemporain sur le travail d'écriture. Finalement, on aboutit à un grand livre, minutieusement écrit, documenté, argumenté avec zèle, qui s'interroge sur le découpage traditionnel des savoirs tel qu'il s'est historiquement dessiné en France.
Car il s'agit d'une histoire très française. Française, parce que la proximité et la porosité qui caractérisent les relations entre la première génération des ethnologues formée par Marcel Mauss (Marcel Griaule, Alfred Métraux, Michel Leiris, Jacques Soustelle...) avec les milieux littéraires d'avant-garde, en particulier le surréalisme, n'existe pas ailleurs. Cette exception française fait le coeur de la première partie du livre. Elle tient, selon Debaene, au caractère philosophique du style de l'ethnologie française (par rapport à une ethnologie anglo-saxonne plus empirique) mais aussi au statut de la littérature en France qui "règne ou elle n'est pas" (p.98), c'est-à-dire qu'elle préempte traditionnellement comme lui appartenant, tout ce qui tient à l'homme ; enfin, le fait qu'ethnographes et surréalistes (dissidents) aient pu se rejoindre dans des revues comme Documents (1930) est facilité par la commune détestation de la rhétorique, de l'esthétique, par un Bataille comme par un Leiris. Tous rejettent la littérature comme ornement et la dynamique iconoclaste du surréalisme a rencontré le refus, chez les ethnologues, de faire du matériel exotique un usage esthète, comme l'indique clairement l'entreprise du musée de l'Homme que Paul Rivet et Georges-Henri Rivière veulent aussi loin du musée des Beaux-arts que du cabinet de curiosités.
Ce deuxième livre qui sonne comme un remords, comme "le retour du refoulé rhétorique"(p. 128) est un objet passionnant, car pétri des contradictions qui sont celles même du savoir anthropologique : il faut restituer le fait social comme un objet, comme le préconisait le vieux Durkheim, mais l'insuffisance d'un tel geste de connaissance induit presque toujours l'écriture de ce "supplément au voyage de l'ethnographe" (p.128). Pour autant, l'ethnographe doit se distinguer de la foisonnante littérature d'exploration qui conquiert un grand public affamé d'exotisme, et offrir un récit exigeant, fidèle, authentique, vrai. Comme le dit Leiris, bagnard de ses états d'âme, si émouvant par les tensions exprimées entre le désir de sortir de soi et la vanité profonde d'une telle ambition, il faudrait pouvoir parvenir à la "résurrection d'une paradoxale vie" en faisant fi de la parole desséchante de la science tout en y puisant néanmoins les éléments et finalement les garanties d'une véritable compréhension de l'autre. A ces apories, égrenées dans L'Afrique fantôme à longueur de page, la discipline répond finalement après 1945, et sous le magistère de Claude Lévi-Strauss, par une refondation épistémologique qui va durcir son modèle théorique et proposer le structuralisme comme paradigme unificateur de l'anthropologie. Cela n'empêche pas Lévi-Strauss d'écrire, lui aussi, son deuxième livre, étudié plus précisément dans la deuxième partie de l'ouvrage : Tristes Tropiques est l'odyssée proustienne qui part de l'échec de l'expérience de terrain pour la dépasser par une connaissance "à bonne distance" de l'altérité, rétablissant des continuités entre pensée artistique, mythique et scientifique, dépassant ainsi le "subjectivisme" du récit sensible et l'"objectivisme" de l'opus savant, désolidarisant par ailleurs la raison occidentale de la ratio coloniale.
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