On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Les affects du biographe
Les carnets d’un biographe publiés par Flammarion viennent constituer un complément indissociable de la somme biographique sur Derrida réalisée par Benoit Peeters (plus de 800 pages de texte), puisque ces notes prises au jours le jour dévoilent les efforts déployés, les impasses, les frustrations, le tout habillé d’anecdotes et de réflexions théoriques (voir les différentes typologies de biographie que Peeters élabore). Dans cette entreprise, à bien des égards originale, Benoît Peeters cherche à doubler son projet initial de biographie par la description minutieuse des étapes de construction de son projet. Ce livre autour du livre, a pour but d’accompagner et de rendre visible l’évolution des sentiments de l’auteur par rapport à Derrida, construisant ainsi l’histoire affective d’un rapport à distance, celui du biographe et de son modèle, histoire faite de lectures, de rencontres, de dépouillement d’archives, constituant une biographie dans la biographie, approfondissant les thèmes traités, etc.
Traduire l’effort. Tel pourrait être le mot d’ordre de cette épreuve exigeante du biographe dépouillant les archives innombrables de Jacques Derrida (qui ne jetait rien), et courant de par le monde à la recherche de ceux que Derrida a connus. "J’ai accumulé beaucoup trop d’entretiens sans les transcrire. La masse est presque décourageante. Je dois éviter la fuite en avant et résorber dès que possible ce retard." Courir après le retard, les délais d’impression, les autres biographes concurrents (l’immensité de la tâche n’est pas sans susciter la convoitise d’y être appelé), tous ces détails factuels dans leur totalité minutieusement répertoriée rappellent l’exigence d’abnégation et d’effort qui sont ceux de l’écriture d’une somme biographique. Cette exigence est sans cesse ramenée au devant de la scène par des réflexions méta-biographiques qui semblent prendre une importance essentielle rendant "le projet plus personnel et plus essentiel encore". Ce journal tenu autour du projet, vient marquer toute l’empreinte personnelle que Benoît Peeters veut donner à ce grand récit autour de la vie de Derrida. Son attachement au personnage et tout l’excédent sentimental qui en découle trouvent ici un creuset idéal ("cette sympathie pour l’homme, n’est-elle pas mon premier moteur ?" ). Témoigner de cette relation essentielle et personnelle n’épargne pas le lecteur parfois d’une certaine mise en scène qui se conjugue avec la description de menues activités parfois sans grand intérêt. C’est cette volonté de coller au quotidien le plus intime qui dilue les passages de réflexion du biographe dans une sorte de légèreté au final insatisfaisante (l’ambition du projet de rapprocher les deux livres échoue, l’utilité de ce journal étant sujette à caution).
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jojo