Cinéma

Les séries télévisées. L'avenir du cinéma ?

Couverture ouvrage

Jean-Pierre Esquenazi
Armand Colin , 221 pages

Chronique d'un succès populaire
[dimanche 21 novembre 2010]


 A la fois analyse et plaidoyer pour les séries TV, l’ouvrage de Jean-Pierre Esquenazi pose les jalons d’une nouvelle appréhension de l’art populaire télévisuel.

Défricher un nouveau champ de réflexion

En s’intéressant au phénomène des séries télévisées, Jean-Pierre Esquenazi explore un champ de réflexion qui reste encore marginal dans le paysage intellectuel français. L’auteur explique cette indifférence obstinée par la réaction de mépris généralement provoquée par la télévision, ce "robinet à images" qui déverserait un torrent de médiocrité et serait incapable de toute inventivité. Ce vide réflexif est la raison pour laquelle la production théorique reste encore modeste dans le domaine des séries : "le genre est considéré comme mineur à l’intérieur d’un média lui-même tenu pour subalterne" .

Esquenazi privilégie pour son livre une organisation thématique. Au fil des perspectives envisagées, l’ouvrage parvient à surmonter le risque d’un portrait dispersif en se focalisant sur une problématique unique : comment expliquer le succès des séries recensées ? Dans quelle mesure peut-on dire que ces dernières font preuve de créativité sur les plans stylistique et narratif ?

 

Innovation et ritualité dans les séries

Le genre se déploie à la confluence de plusieurs facteurs, notamment économiques et sociaux. L’essor de la télévision s’accompagne notamment d’un bouleversement sociologique : aux Etats-Unis, l’apparition des suburbs dans les années 50 et l’installation des classes moyennes en périphérie génèrent de nouveaux divertissements resserrés sur la cellule familiale. Proposant des rendez-vous réguliers, des séries comme I love Lucy ou Dragnet s’intègrent progressivement dans la routine familiale.

Esquenazi explique un tel succès par le tempo spécifique des séries, calqué sur le rythme quotidien du foyer. Ainsi, l’auteur appréhende la vie domestique à la lumière de ses paradoxes : la maison est un refuge contre les contraintes de la vie publique, elle offre la possibilité de "donner libre cours à ses envies de désordres"  tout en imposant des limites aux débordements et en contribuant à fixer des règles morales. Pour trouver son harmonie, la famille doit parvenir à un équilibre entre expression singulière et exigences collectives. Nouveau "pivot"  au cœur du foyer, la télévision s’inspire de la régularité et de la ritualité de la vie familiale. "La régularité est nécessaire, surtout du point de vue des familles. Ce qui explique que les chaînes ne cessent de construire des cadences grâce à des émissions régulières, des formats inchangés, des présentateurs récurrents" . Dans cette perspective, la série ébauche "l’exemple d’une programmation idéale" . De fait, elle satisfait l’exigence de régularité de par sa diffusion mais aussi grâce à une trame narrative récurrente. Les décors restent généralement inchangés, le rythme s’organise de manière immuable autour de la coupure publicitaire et chaque épisode, bien que proposant une histoire nouvelle, s’attache à dupliquer un modèle inébranlable.

Privilégiant le principe de la réitération, la série se laisse cependant influencer par la structure du feuilleton. Ce dernier se caractérise par un récit suspendu, marqué à la fin de chaque épisode par un cliffhanger, c’est-à-dire un rebondissement entraînant le récit dans une nouvelle orientation. S’inspirant du feuilleton, la série se caractérise néanmoins par une "résistance à la clôture"  : "Elle est une sorte de feuilleton qui offre des moments de résolution narrative partielle mais qui prend garde de laisser la porte ouverte à de nouvelles péripéties" . En ce sens, le genre impose une codification stricte : loin d’être sclérosante, celle-ci devient source d’innovation dans la mesure où elle est l’objet d’une réflexion constante.  

Les "fictions populaires"  – terme par lequel l’auteur désigne une culture de masse marquée par la prépondérance du mélodrame – constituent un héritage et une source d’inspiration féconds pour les séries, sans jamais les figer en un modèle définitif. Ainsi, le genre appréhende les canons mélodramatiques, par exemple, dans une perspective singulière, révélatrice d’une "nouvelle conscience morale" . A travers de nombreux exemples analysés précisément se dessine un usage particulier du mélodrame, sur un mode problématique. Des séries comme Six Feet Under, Desperate Housewives, par exemple, interrogent le devenir des personnages engagés dans un modèle mélodramatique dans une société qui dénie de telles valeurs.

 

Virtuosité narrative et stylistique

Esquenazi met en valeur la virtuosité stylistique des séries, trop souvent éludée au profit de leur efficacité narrative. Il est vrai que, dans les séries, les innovations scénographiques sont au service du récit et de l’univers fictionnel, et non d’un auteur-réalisateur particulier. La prédominance de cet univers fictionnel et surtout la disparition de la figure emblématique du réalisateur comme maître absolu de son œuvre tendent donc à occulter la virtuosité stylistique des séries. Un examen approfondi restitue à ces dernières leur intérêt, sur les plans visuel, rythmique et scénographique.

L’auteur produit notamment une analyse particulièrement intéressante de Derrick. Nonobstant la lenteur et la pesanteur maintes fois caricaturées de la série allemande, Esquenazi propose d’appréhender cette dernière dans la perspective d’une enquête morale (et non plus policière), impliquant un questionnement sur le sentiment de culpabilité, et induisant de fait sa propre rythmique.  

Enfin Esquenazi souligne qu’en dépit du caractère généralement collectif des séries télévisées, le succès de ces dernières reste souvent lié à la personnalité d’un auteur, comme en témoigne la trajectoire de Steven Bochco (créateur de la série Dallas), par exemple.

 

Spécificité sérielle

S’attachant à dégager la singularité des séries, le sociologue met en évidence deux caractéristiques fondamentales : la peinture de l’intime et la plénitude fictionnelle. De fait, l’importance accordée à l’intime, défini par l’auteur comme "l’écart entre la personne et le rôle" , la distance entre l’individu et sa représentation sociale, constitue sans doute l’une des clés du succès des séries. Le triomphe de Dallas, par exemple, peut être expliqué par son réalisme émotionnel, l’écho que les spectateurs trouvèrent dans les personnages, proches d’eux en dépit de situations narratives rocambolesques.

Par ailleurs, les séries peuvent prétendre à une plénitude fictionnelle que n’atteindra jamais tout à fait une œuvre cinématographique. Malgré la richesse, la polysémie, les résonances plurielles d’un film, ce dernier reste forclos dans ses propres limites temporelles. Les séries, au contraire, se déploient à travers une temporalité potentiellement infinie et peuvent donc développer un monde "en expansion". Enfin, leur régularité permet aux séries d’entrer en résonance avec l’actualité, d’exprimer des revendications, de manifester des malaises ; en un mot, elles constituent un symptôme social et non pas simplement un miroir se contentant de dupliquer une réalité sociale.

Dans ce plaidoyer en faveur d’un genre encore majoritairement méprisé en France, l’auteur dévoile la richesse des séries, met en valeur leur caractère novateur et explique sans dédain les raisons de son propre goût durable pour elles. Révélant une "spécificité" du genre, Esquenazi ne justifie cependant pas l’hypothèse formulée sous la forme d’une interrogation dans le sous-titre. En quoi, en effet, les séries pourraient-elles constituer l’avenir du cinéma ? Que justifie une telle assertion ? Comment les séries pourraient-elles se révéler, en dernières instances, plus innovantes que des films ? Voilà des questions à peine effleurées par l’auteur. Il s’agit probablement d’une des rares faiblesses de cet ouvrage par ailleurs passionnant. .

 

 

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