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Tout ce qui est excessif...
[mardi 09 novembre 2010 - 07:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
Force et fragilité : Réflexions philosophiques et empiriques
Éditeur : Les Belles Lettres
141 pages / 14,73 € sur
Résumé : Suite à la crise de 2008, l'auteur du Cygne Noir  réaffirme dans cette postface l'importance des événements excessifs et imprévisibles dans l'histoire.  

Talleyrand, qui traversa comme si de rien n'était la demi-douzaine de changements de régime de la tranche la plus chaotique de l'Histoire de France, avait l'habitude de dire que "Tout ce qui est excessif est insignifiant". L'œuvre de Nassim Taleb semble avoir été écrite pour lui donner tort. Selon celle-ci, l'importance cumulée des événements excessifs - catastrophes, révolutions, krachs - dépasse de très loin celle des événements routiniers. Malheureusement, la plupart des outils statistiques qu'utilisent les sciences sociales ne fonctionnent que dans l'hypothèse où tout ce qui est excessif est insignifiant ; ils nous cachent l'impact des événements extrêmes. Pourquoi ? Parce qu'ils sont faits pour prévoir l'occurrence des événements plutôt que leur ampleur ou leurs conséquences, et parce qu'ils omettent de prendre en compte les événements trop rares ou trop singuliers pour que leur probabilité se laisse estimer.

Il y a pire : les modélisations des risques financiers utilisées par les économistes, qui masquent l'impact de tout ce qui est excessif, aggravent cet impact par ce fait même. La science économique vue par Taleb n'est que l'alibi d'une gigantesque escroquerie. Il s'agit dans un premier temps d'inciter les marchés à prendre des risques déments, puis, lorsque le krach arrive, de convaincre les contribuables d'encaisser les pertes - pour éviter un risque immédiat qui ne fait qu'enfler à mesure qu'on en recule l'échéance.

Tout ceci, Nassim Taleb l'écrivait dans Le cygne noir, avant la crise de 2008.  Depuis, sa réputation et sa fortune ont bénéficié de l'un de ces retournements de circonstances autour desquels il a organisé sa carrière de trader, de scientifique et d'écrivain. "Pendant ma période noire, on m'appelait trader à Paris (...), philosophe à Londres (...), prophète à New York (...) et économiste à Jérusalem" ; les événements récents lui ont acquis les titres "totalement immérités de prophète en Israël (...), de philosophe en France, d'économiste à Londres et de trader à New York". Philosophie, économie, prophétie, conseils financiers : les livres de Nassim Taleb sont tout cela et plus encore - catalogue de caractères à la façon des grands moralistes, guide de développement personnel, autobiographie déguisée ou non, pamphlet, le tout écrit à la diable dans un style excessif, inattendu, unique en son genre, assez approprié à sa matière.

Force et fragilité, le mince ouvrage que publie l'éditeur français du Cygne Noir, n'est en fait qu'une postface à ce dernier livre. Il est inclus dans la seconde édition de The Black Swan, disponible pour une dizaine d'euros chez votre libraire en ligne préférée. Les Belles Lettres nous offrent, en deux livres, le même contenu pour un prix plus de trois fois plus élevé - et dans une traduction étrange qui multiplie les petits impairs (les français ne boivent pas du Diet Coke, mais du coca light ; la path-dependence n'est pas une "dépendance de pas" ; Antæus et Stilbo s'appellent Antée et Stilbon chez nous ; etc.). Comme ce nouveau volume n'apporte rien de crucialement nouveau au livre principal, vous pouvez vous contenter de lire Le cygne noir (VO recommandée). Mais ces détails importent peu : surtout, surtout, lisez-le !

Les chapitres 6 et 7 de Force et fragilité, qui résument un article paru après Le cygne noir, constituent un assez bon résumé des principales thèses de ce dernier livre. Nassim Taleb y tente de fixer les limites de la connaissance statistique, en insistant sur deux problèmes : le premier consiste à prédire l'impact des événements, les gains et les pertes qui leur sont associés, plutôt que leur occurrence. Le second consiste à prédire des événements qui sont trop rares pour que le passé nous renseigne adéquatement sur eux.

Dans certains cas, ce dernier problème est négligeable. Ce sont les cas où la variance d'une distribution est finie et facile à connaître. Imaginez par exemple que vous fassiez un pari sur le poids d'un bébé à la naissance : son poids n'a à peu près aucune chance de tomber en dessous de 500 grammes ou de dépasser les trente kilos. De même, en achetant un ticket de loterie, vous connaissez avec certitude l'ampleur maximale de votre gain ou de votre perte. Dans ces cas, on peut effectivement partir du principe que tout ce qui est excessif est insignifiant. Mais c'est à tort que l'on prend ces exceptions pour la règle.

Plus nombreux et plus importants sont, selon Taleb, les distributions dont on ne peut mettre aucune borne à la variance : la sévérité des krachs ou des épidémies, la force des tremblements de terre, le succès des ventes de livre sont dans ce cas, bien connu en économie, en statistique et en sciences sociales. C'est le domaine de ce que Taleb, dans son livre éponyme, nommait le hasard sauvage.

Le hasard sauvage n'est pas toujours très dangereux ; tout dépend de la façon dont on s'y expose. Si je parie avec vous 20 euros que Force et fragilité se vendra à plus de 100 000 exemplaires en France, nous contrôlons parfaitement l'ampleur de nos gains et de nos pertes (20 euros en plus ou en moins, ni plus ni moins). Il s'agit d'une exposition simple (que Taleb nomme binaire), limitée et contrôlée. En revanche, si je parie sur les ventes de Force et fragilité en m'engageant à vous verser un euro par exemplaire vendu au-delà de 100 000, en échange d'une somme fixe de que vous me remettez maintenant, mon exposition au hasard sauvage devient complexe. Mes pertes n'ont plus de limite a priori, et je n'ai aucun moyen de prévoir leur importance. Je suis à la merci d'un événement excessif (par exemple, Force et fragilité dépasse le million d'exemplaires vendus). Vous, en revanche, avez échangé une perte limitée et contrôlée (les 20 euros que vous m'avez donnés) contre un gain potentiellement faramineux. Vous ne pouvez que bénéficier des événements excessifs, et des pertes qu'ils peuvent me faire subir. C'est la stratégie d'investissement mise en œuvre par Taleb : se mettre en position de bénéficier du hasard sauvage en évitant à tout prix d'en être victime, de façon à profiter des risques inconsidérés pris par les marchés financiers.

Récapitulons. Taleb distingue quatre types d'exposition au risque (deux fois deux). Il y a le hasard normal et le hasard sauvage ; il y a les paris simples dont les gains ou pertes sont limitées et contrôlées, et les paris complexes. Parier sur des événements distribués de façon normale (comme le poids d'un bébé à la naissance ou la valeur d'un jet de dé) peut se faire sans risque inconsidéré, puisque dans tous ces cas, on a de bonnes raisons d'estimer insignifiant tout ce qui est excessif. Parier sur le hasard sauvage n'est intéressant que si le pari est simple ou ne nous expose qu'à des gains, les pertes étant limitées d'emblée. Les paris qui restent sont les risques inconsidérés que les institutions bancaires et financières font prendre à chacun d'entre nous.

Force et fragilité raconte comment, la crise aidant, cette idée s'est faite plus ou moins accepter. L'auteur y passe en revue (au pas de charge) les critiques faites au Cygne noir. Ces critiques ont été très inégales, et Nassim Taleb a beau jeu de balayer les plus faibles (qui viennent souvent des économistes et des financiers). Ce sont les statisticiens purs (plutôt que les économistes qui utilisent des outils statistiques tout faits) qui ont marqué le plus de points contre les idées de Taleb. Grâce à eux, la thèse formulée dans Force et fragilité, que je viens de résumer, est beaucoup plus nuancée que la même idée, telle qu'on la trouvait dans Le cygne noir.

Les universitaires n'ont dans le fond qu'un seul gros reproche à faire à Nassim Taleb, ce sont ses manières. À ma connaissance, aucun détracteur de Taleb n'a montré que l'idée défendue dans Le cygne noir - les prédictions statistiques ne peuvent pas servir à maîtriser les dangers d'une exposition non maîtrisée au hasard sauvage - était fausse, ou bien déjà connue et acceptée. Mais, comme beaucoup d'idées simples et fortes, elle découle assez naturellement de notions bien connues. Les statisticiens connaissent bien la plupart des limites de la courbe en cloche - et si Taleb peut en parler si aisément, c'est grâce à eux. Les distributions sans échelle et les compétitions où le gagnant rafle toute la mise sont parmi les notions les plus classiques de l'économie ; etc.

Ces idées développées par des générations d'universitaires, Le cygne noir les présentait entre deux saillies contre les statisticiens, les théoriciens des probabilités, les économistes, les philosophes - des crânes d'œuf, des autistes  , des médiocres, des buveurs de coca light, tout juste bons à fomenter des intrigues d'universitaires dans des cafétérias miteuses   en dissertant sur le sexe des anges  , des pourceaux indignes de recevoir les perles de sagesse contenues dans ses livres   en un mot des médiocres. Aucun argument n'est trop bas pour les ridiculiser. Il explique ainsi avoir cessé de répondre aux invitations des universitaires pour s'épargner la peine de dissimuler le mépris que lui inspirent ces gens beaucoup trop pauvres pour avoir raison contre lui  .

Lui : le trader épique, le millionnaire, l'érudit universel (lisant de la main droite les lettres de Sénèque à Stilbon - pardon, Stilbo - dans le texte, Mandelbrot de la main gauche), le sage moraliste sachant profiter de la vie en restant calme et courageux face au destin   - mélange de La Bruyère, de George Soros et de Marc-Aurèle. Lui et son art de vivre : le conseiller-fitness personnel qui a changé sa vie  , les excellents restaurants qu'il fréquente, ses promenades dans Venise, Beyrouth, Athènes... Lui et ses amis surhumains : untel a la plus grande culture mathématique au monde   ; untel est le seul économiste indépendant sur un million   ; tel autre "ressemble à soixante-douze ans à ce à quoi un dieu grec voudrait ressembler à quarante-deux ans"   ; tel autre est tout simplement un génie ("chacune de nos rencontres sans exception donna lieu à une grande idée" ). Tous sachant vivre, sachant penser, survolant (en jet) la horde des Philistins.

Autopromotion éhontée, démagogie, caricature : autant de moyens, pour l'auteur, de combattre le feu par le feu. Son arrogance flamboyante est beaucoup plus amusante que l'orgueil déguisé en prudence des patrons de l'économie mondiale ; et elle a le mérite de s'afficher. Pourtant, si Nassim Taleb partageait de temps à autre un coca light à la cafétéria avec quelques universitaires, il pourrait découvrir des économistes qui nourrissent des vues assez semblables aux siennes. Pour ne citer qu'un livre, le pamphlet de Stephen Ziliak et Deirdre McCloskey sur les tests de significativité   était tout à fait dans cette veine. Leur ouvrage accuse aussi les méthodes statistiques de négliger l'impact quantitatif des erreurs, et de faire comme si tout ce qui est excessif était insignifiant, mais avec des arguments extrêmement différents.

Si l'œuvre de Nassim Taleb se résumait à tout cela, ce serait déjà beaucoup. Mais Taleb a d'autres ambitions : économiste à Londres, trader à New York, il voudrait être philosophe à Paris et prophète à Jérusalem. Disons quelques mots du philosophe et du prophète.

Comme philosophe, Taleb cherche à transformer en conseils de vie ses travaux sur les limites de la prédiction et ses règles d'investissement, pour en faire une philosophie pratique à la manière des Stoïciens. Ce projet-là se heurte à une difficulté simple : les risques que prennent les gens ordinaires ne ressemblent pas à ceux que prennent les traders. Certes, nous sommes tous exposés en permanence à des risques complexes : des tremblements de terre, des épidémies, des typhons, etc. Mais il y a deux grosses différences entre ces risques et les risques financiers : ils n'ont pas été créés par des statisticiens incompétents, et nous ne pouvons pas décider de nous en dégager en limitant notre investissement. La plupart des solutions prônées par Taleb échouent face à ces risques-là. L'auteur ne peut que nous exhorter à accepter notre destin - un avis qu'on aurait bien pu se donner sans lui.

L'une de ses autres ambitions consiste à évaluer le rôle que joue dans nos vies le hasard "sauvage". Taleb en est convaincu, ce rôle est immense dans tous les domaines, et pas seulement dans le monde de la finance. La plupart des événements qui comptent dans nos vies et dans l'Histoire sont, pour lui, des événements très rares, imprévus pour la plupart des gens, qui engendrent à eux seuls des changements considérables (c'est cela qu'il appelle des "cygnes noirs"). Dans Le cygne noir, il tentait de faire de cette thèse la base d'une philosophie de l'Histoire ; dans Force et fragilité, il l'utilise en prophète : l'Histoire à venir sera marquée par des événements d'une ampleur jamais vue - krachs hors du commun, épidémies terrifiantes, etc.  

Que les épidémies du futur aient des chances de devenir plus sévères, Taleb n'est pas seul à le penser. Mais l'idée générale développée dans le Cygne noir est plus ambitieuse : selon elle, l'Histoire, comme nos vies, est dominée par des événements inattendus et excessifs. Or cela n'a rien d'évident. Qu'est-ce qui pourrait faire le plus de dégâts dans le futur ? L'épidémie mondiale d'une ampleur inimaginable annoncée par Taleb, ou bien des événements prévisibles et routiniers comme la faim, la progression du Sida ou l'augmentation progressive de la température moyenne du globe ? Qu'est-ce qui a changé le monde dans le passé ? Une poignée de révolutions ou bien une série de petits progrès réguliers de l'agriculture et du commerce ? Les deux ou trois épidémies les plus violentes de l'Histoire ne faisaient pas beaucoup plus de morts par an que n'en fait aujourd'hui la faim, la faim banale.

Il existe, bien sûr, des bibliothèques entières sur ces questions, mais l'auteur du Cygne noir ne nous en dit rien. Sur ce point, l'empiriste sceptique qui affiche son mépris des théoriciens abstraits et des collectionneurs d'anecdotes fait place à un gourou qui nous demande de le croire sur parole. C'est que l'on touche ici à un problème central pour les thèses de Taleb, problème fort bien exposé au chapitre 5 de Force et fragilité : comment évaluer l'importance du hasard sauvage, celui qui peut produire des événements excessifs d'une ampleur indéterminée ? Les événements excessifs étant rares, le passé nous renseigne d'autant moins sur leur probabilité. Pour prédire quoi que ce soit sur la base d'une série d'événements passés, il faut s'assurer que cette série d'événements est typique de ce que l'on souhaite prédire. On ne peut pas le faire sans une théorie - mais Nassim Taleb méprise les théories...

On le voit, Force et fragilité, comme Le cygne noir, est un livre bourré d'idées qui n'a pas peur des contradictions. Chacun y trouvera son compte. On peut y voir une défense passionnée du capitalisme contre ceux qui le gouvernent (l'auteur ne manque pas une occasion de dire à quel point la chute du système l'épouvante) aussi bien qu'une charge radicale contre la finance (l'auteur rêve d'une économie qui ne reposerait plus sur la confiance et l'interdiction du prêt à intérêt lui semble une excellente idée). Pour apprécier les œuvres de Nassim Taleb, il faut aimer tout ce qui est excessif. À cette condition, on découvrira avec plaisir un auteur unique qui a donné de nouveaux sens au mot 'extraordinaire'.

Olivier MORIN
Titre du livre : Force et fragilité : Réflexions philosophiques et empiriques
Auteur : Nassim Nicholas Taleb
Éditeur : Les Belles Lettres
Nom du traducteur : Christine Rimoldy
Date de publication : 01/10/10
N° ISBN : 2251443940
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1 commentaire

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Un des noms du Livre

10/11/10 14:36
Je n'ai pas lu ces livres mais la ritournelle de "tout ce qui est excessif" sur les blogs français a été telle que j'ai commencé à m'y atteler avec mes "outils" intellectuels (ma" formation") et que je la trouve, cette petite phrase d'où s'élance la réflexion sur la "quantité", aussi talentueusement rhétorique (gnomique-proverbes) et politique que dangereuse au XXI siècle - celui qui suit celui des génocides de la culture de masse : Espérons que votre article, si critique soit-il pour ce flamboyant, mettra la puce à l'oreille à eux qui se gargarisent dans la dénégation et la bétonnent au nom de "la cohérence" !
ce serait déjà beaucoup !

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