On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Talleyrand, qui traversa comme si de rien n'était la demi-douzaine de changements de régime de la tranche la plus chaotique de l'Histoire de France, avait l'habitude de dire que "Tout ce qui est excessif est insignifiant". L'œuvre de Nassim Taleb semble avoir été écrite pour lui donner tort. Selon celle-ci, l'importance cumulée des événements excessifs - catastrophes, révolutions, krachs - dépasse de très loin celle des événements routiniers. Malheureusement, la plupart des outils statistiques qu'utilisent les sciences sociales ne fonctionnent que dans l'hypothèse où tout ce qui est excessif est insignifiant ; ils nous cachent l'impact des événements extrêmes. Pourquoi ? Parce qu'ils sont faits pour prévoir l'occurrence des événements plutôt que leur ampleur ou leurs conséquences, et parce qu'ils omettent de prendre en compte les événements trop rares ou trop singuliers pour que leur probabilité se laisse estimer.
Il y a pire : les modélisations des risques financiers utilisées par les économistes, qui masquent l'impact de tout ce qui est excessif, aggravent cet impact par ce fait même. La science économique vue par Taleb n'est que l'alibi d'une gigantesque escroquerie. Il s'agit dans un premier temps d'inciter les marchés à prendre des risques déments, puis, lorsque le krach arrive, de convaincre les contribuables d'encaisser les pertes - pour éviter un risque immédiat qui ne fait qu'enfler à mesure qu'on en recule l'échéance.
Tout ceci, Nassim Taleb l'écrivait dans Le cygne noir, avant la crise de 2008. Depuis, sa réputation et sa fortune ont bénéficié de l'un de ces retournements de circonstances autour desquels il a organisé sa carrière de trader, de scientifique et d'écrivain. "Pendant ma période noire, on m'appelait trader à Paris (...), philosophe à Londres (...), prophète à New York (...) et économiste à Jérusalem" ; les événements récents lui ont acquis les titres "totalement immérités de prophète en Israël (...), de philosophe en France, d'économiste à Londres et de trader à New York". Philosophie, économie, prophétie, conseils financiers : les livres de Nassim Taleb sont tout cela et plus encore - catalogue de caractères à la façon des grands moralistes, guide de développement personnel, autobiographie déguisée ou non, pamphlet, le tout écrit à la diable dans un style excessif, inattendu, unique en son genre, assez approprié à sa matière.
Force et fragilité, le mince ouvrage que publie l'éditeur français du Cygne Noir, n'est en fait qu'une postface à ce dernier livre. Il est inclus dans la seconde édition de The Black Swan, disponible pour une dizaine d'euros chez votre libraire en ligne préférée. Les Belles Lettres nous offrent, en deux livres, le même contenu pour un prix plus de trois fois plus élevé - et dans une traduction étrange qui multiplie les petits impairs (les français ne boivent pas du Diet Coke, mais du coca light ; la path-dependence n'est pas une "dépendance de pas" ; Antæus et Stilbo s'appellent Antée et Stilbon chez nous ; etc.). Comme ce nouveau volume n'apporte rien de crucialement nouveau au livre principal, vous pouvez vous contenter de lire Le cygne noir (VO recommandée). Mais ces détails importent peu : surtout, surtout, lisez-le !
Les chapitres 6 et 7 de Force et fragilité, qui résument un article paru après Le cygne noir, constituent un assez bon résumé des principales thèses de ce dernier livre. Nassim Taleb y tente de fixer les limites de la connaissance statistique, en insistant sur deux problèmes : le premier consiste à prédire l'impact des événements, les gains et les pertes qui leur sont associés, plutôt que leur occurrence. Le second consiste à prédire des événements qui sont trop rares pour que le passé nous renseigne adéquatement sur eux.
Dans certains cas, ce dernier problème est négligeable. Ce sont les cas où la variance d'une distribution est finie et facile à connaître. Imaginez par exemple que vous fassiez un pari sur le poids d'un bébé à la naissance : son poids n'a à peu près aucune chance de tomber en dessous de 500 grammes ou de dépasser les trente kilos. De même, en achetant un ticket de loterie, vous connaissez avec certitude l'ampleur maximale de votre gain ou de votre perte. Dans ces cas, on peut effectivement partir du principe que tout ce qui est excessif est insignifiant. Mais c'est à tort que l'on prend ces exceptions pour la règle.
Plus nombreux et plus importants sont, selon Taleb, les distributions dont on ne peut mettre aucune borne à la variance : la sévérité des krachs ou des épidémies, la force des tremblements de terre, le succès des ventes de livre sont dans ce cas, bien connu en économie, en statistique et en sciences sociales. C'est le domaine de ce que Taleb, dans son livre éponyme, nommait le hasard sauvage.
1 commentaire
Un des noms du Livre
ce serait déjà beaucoup !