On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
La musique anglaise est si méconnue en France que Frederick Delius (1862-1934) a peu de chances d'y être autre chose qu'un nom – et encore ! – pour le public mélomane, voire pour les musicologues. Pourtant nul ne montre mieux à quel point est peu fondée la réputation d'"insularité" dont elle est souvent taxée, non sans tautologie. Outre qu'il a passé la plus grande partie de sa vie d'adulte en France, Delius est en effet le type même du compositeur ouvert au monde, compositeur essentiellement cosmopolite, comme le souligne le titre de l'étude que lui a consacrée Christopher Palmer en 1976. C'est peut-être ce qui le distingue au premier chef des cinq grands noms de la musique anglaise du vingtième siècle (Britten, Elgar, Tippett, Vaughan Williams et Walton). Certes, comme l'indique pertinemment Jérôme Rossi en conclusion de son livre, Delius ne trouvera pas plus grâce qu'eux pour qui ne voit dans l'histoire de la musique du vingtième siècle qu'un progrès linéaire vers un modernisme de plus en plus radical, de Debussy à la seconde École de Vienne et de Varèse à Boulez. Mais si l'on veut bien reconnaître leur place, et la postérité semble avoir tranché la question, à Ravel, à Falla, à Prokofiev, à Chostakovitch, à Poulenc, entre autres, Delius n'est nullement indigne de figurer en leur compagnie.
Né de parents allemands naturalisés à Bradford, grande ville industrielle de l'ouest du Yorkshire, où son père avait fondé une prospère filature, Delius n'était nullement destiné à une carrière musicale mais au commerce de la laine. Après une série d'apprentissages plus ou moins désastreux, il part en 1884 pour la Floride afin d'y créer avec un ami une plantation d'agrumes sur les rives du fleuve St. Johns. C'est en Floride qu'il reçoit sa véritable éducation musicale d'un organiste catholique, Thomas Ward, et découvre avec émerveillement les chants des anciens esclaves noirs, qui vont être une de ses grandes sources d'inspiration, une décennie avant que Dvorak se déclare convaincu que l'avenir de la musique américaine devra se fonder sur "ce qu'on appelle les mélodies nègres". Abandonnant Solana Grove, il enseigne quelques mois en Virginie, après quoi son père l'autorise à poursuivre ses études au Conservatoire de Leipzig, où, par l'entremise du compositeur norvégien Christian Sinding, il fait la connaissance d'Edvard Grieg, qui avec Wagner sera l'influence majeure sur le développement musical de Delius. Sa première œuvre marquante, Florida Suite (1887), marque probablement, comme le souligne Jérôme Rossi, la première rencontre de la musique noire américaine avec la tradition occidentale. Grieg ayant convaincu Delius père de laisser son fils suivre sa vocation, le jeune compositeur s'installe à Paris en 1888. Plus que la France, c'est cependant la Scandinavie, la Norvège surtout, qui l'attire. Il y rend visite à Sinding et à Grieg en 1891 et c'est à Christiania (future Oslo) qu'est créé cette année-là son poème symphonique Paa Vidderne, d'après le poème d'Ibsen, dont la version révisée recevra le titre définitif de On the Heights (Sur les cimes). Bjørnstjerne Bjørnson, Knut Hamsun feront également partie de ses connaissances. À Paris, il fréquente Edvard Munch, avec lequel il demeura en contact, et, plus brièvement, Strindberg. Mais son cercle inclut aussi Alfons Mucha et Gauguin, dont il acquiert le grand nu Nevermore (désormais au Courtauld à Londres).
1 commentaire
anotherbyrd
La "Florida Suite" de Delius est, cependant, une véritable gemme.
Merci.