On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Dans les mutations et les hybridations actuelles que connaissent les études littéraires (rapprochement avec les cultural studies ou les media studies, tournant postcolonial), la théorie littéraire pure et dure peine parfois à se faire entendre. Pourtant, nombre des chantiers ouverts dans les décennies précédentes ne sont pas clos pour autant : c’est ce que montre l’ouvrage collectif dirigé par Françoise Lavocat, La Théorie littéraire des mondes possibles, qui constitue à la fois un état de la question et l’exploration de nouvelles pistes.
Que ce soit cette question de la définition et des spécificités de la fiction qui ressurgisse n’a au fond rien pour surprendre : d’une part, le questionnement ne s’est jamais vraiment interrompu (les travaux, entre autres, de Jean-Marie Schaeffer, en témoignent, Pourquoi la fiction ?, notamment) et d’autre part, l’importance de la notion dans la culture contemporaine (explosion de la fantasy, de l’histoire alternative, des jeux vidéo, de la réalité virtuelle ou augmentée, la multiplication des “œuvres métaleptiques” dans lesquelles des personnages littéraires sont repris dans d’autres œuvres) invite à constamment remettre à jour cette réflexion. En ce sens, la littérature, de par sa longue pratique de la fiction, constitue un point de départ pertinent de ces évolutions historiques, tandis qu’inversement, la prolifération contemporaine des univers fictifs lui tend un miroir dans lequel elle peut recommencer à s’observer et à se théoriser.
La théorie littéraire des mondes possibles a connu son heure de gloire sous des formes diverses à la fin des années 1980 et dans les années 1990, sous l’impulsion, entre autres, d’Umberto Eco (Lector in fabula, 1985), de Thomas Pavel (Univers de la fiction, 1986), de Lubomir Dolezel (Heterocosmica, 1998). C’est d’ailleurs un des premiers soins du livre de nous rappeler cette histoire, en convoquant certains acteurs cruciaux – Marie-Laure Ryan, Ruth Ronen dans un article ardu sur la nomination, Thomas Pavel lui-même) pour faire le point sur les enjeux, les dérives et les perspectives de cette théorie.
La source de cette théorie n’est pas littéraire mais philosophique, puisqu’elle puise son inspiration – que d’aucuns trouveront aride – dans la logique modale héritée de Leibniz et de sa pensée des compossibilités illustrée par le fameux palais des destinées. Dans la théorie modale de Kripke, il s’agit avant tout de penser les relations de compossibilité (d’“accessibilité”) entre divers mondes possibles et d’estimer selon ces relations les valeurs de vérité propres à chacun. Ce sont les logiciens qui ont eux-mêmes commencé à poser la question du statut de la fictionnalité et des êtres de fiction selon ce modèle : Sherlock Holmes n’existe pas, mais le monde dans lequel il existe est possible, et logiquement compatible avec le nôtre, une chimère n’existe pas non plus, elle n’est pas logiquement compossible avec notre monde, mais elle est possible dans son propre univers de référence, qui a ses propres règles logiques, et qui, de ce fait, est à son tour accessible à d’autres qui les partagent en tout ou partie.
Volontiers interdisciplinaire (Dolezel, dans son article, explique l’intérêt de l’histoire alternative “contrefactuelle” comme méthode d’investigation pour les historiens eux-mêmes, et Marie-Laure Ryan dans cet ouvrage confronte la théorie aux conceptions cosmologiques classiques et contemporaines et à leurs paradoxes), une telle proposition ne pouvait laisser les littéraires indifférents, même si c’était, compte tenu de la nature spécifique de leur objet, plus selon un “transfert conceptuel” volontiers métaphorique que selon stricte application de la théorie.
Pour la théorie littéraire, cette approche pouvait se montrer intéressante à plusieurs niveaux : narrativement, d’abord, comme une nouvelle approche du récit centrée sur la logique des possibles narratifs propres à chaque texte, qu’il s’agisse de variantes hypothétiques internes au récit (souhaits des personnages), de l’horizon d’attente du lecteur ou des diverses variantes génétiques du texte. Dans son article, Marc Escola met l’accent sur la fécondité d’une démarche interprétative prenant en compte non seulement ce que le texte est mais aussi ce qu’il aurait pu être, ces possibles non réalisés donnant un autre éclairage au texte final. De fait, un texte se définit aussi par la manière dont ses possibilités non actualisées sont susceptibles d’être exploitées, ne serait-ce que par des suites, des parodies, ou des variantes, tout ce qui constitue la “transfiction”.
1 commentaire
Nicolas Pain
J'ai tout de même un peu de mal à suivre votre exposé. Cela résulte entre autres du fait que la notion de "monde possible" n'est jamais réellement définie. Vous commencez par faire référence à la théorie de Leibniz, puis de Kripke (mais laquelle ? la sémantique formelle ou la théorie intuitionniste ?), puis un monde possible devient l'équivalent d'un monde fictionnel, d'un monde abstrait, d'un monde avec des contrefactuels, l'ensemble formé par des hypothèses, etc. On commence avec des modélisations sémantiques, on passe à des thèses métaphysiques, en incluant des considérations psychologiques. C'est au final assez déroutant.
En dépit du fait que je n'ai pas lu ce livre, j'ai un peu l'impression que cette confusion reflète l'état du champ de recherches lui-même. Du coup, on a l'impression de se trouver face à un champ trop riche en hypothèses, donc 1) non attractif parce que trop coûteux théoriquement, et 2) susceptibles de posséder des hypothèses complètement contradictoires et incompatibles, voire non-avérées empiriquement, qui nourrissent des théories-zombies (théories fausses empiriquement et logiquement mais qui continuent à se propager).