On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Alors que le récent projet de loi relatif à la bioéthique ouvre la possibilité de dons croisés d’organes entre donneurs vivants, le livre de Philippe Steiner apporte une brillante mise en perspective sociologique des débats sur la transplantation d’organes.
Construit selon un ordre chronologique, l’ouvrage offre tout d’abord un retour détaillé sur les origines de cette thérapeutique dans les années 1960 et sur ses liens avec la redéfinition de la mort légale en référence à la mort cérébrale.
Dès l’examen de cette relation fondatrice, l’analyse très rigoureuse de Philippe Steiner fournit de multiples points de repère pour mieux appréhender le statut particulier de ce nouveau type d’échange, rendu possible par les avancées scientifiques.
Sur un tel sujet, en effet, le choix des termes ne peut être laissé au hasard. Plusieurs couples de concepts sont ainsi précisés à chaque étape du raisonnement : logique économique et logique marchande, tarif et prix, incitation et exhortation… Les contradictions entre principes font aussi l’objet de développements documentés, à l’instar du conflit entre la liberté individuelle et l’aphorisme médical primum non nocere. Il apparaît en effet que le transfert d’organes d’une personne à une autre bouleverse jusqu’à des systèmes théoriques entiers, comme, en matière juridique, la bipartition entre choses et personnes, héritée du droit romain et fondatrice pour le code civil, que le statut des organes, catégorie intermédiaire nouvelle, vient profondément bouleverser.
De nombreuses références sociologiques sont convoquées pour éclairer ces nouveaux phénomènes. Les théories de Durkheim et de Mauss permettent en particulier de mieux interpréter dans toutes ses dimensions un "don" d’organes qui n’en est pas réellement un - qu’il s’agisse de transplantation entre vifs ou post mortem -, tant liberté et contrainte y apparaissent mêlées.
La démonstration éclaire ainsi les déterminants anthropologiques profonds auxquels touche la transplantation d’organes, conçue comme un commerce social asymétrique qui fait la jonction entre deux communautés émotionnelles, entre un "consentement pour sauver une vie indéterminée" et la perspective d’une vie prolongée "grâce à la mort d’une personne inconnue" . Plusieurs schémas et graphiques viennent illustrer les relations qui se nouent alors au sein du triangle reliant l’individu, la famille et la société.
Mais l’un des principaux intérêts de l’ouvrage est de décrire le changement de nature de ces échanges avec le passage des initiatives pionnières des "transplanteurs-entrepreneurs" à la diffusion des résultats de la recherche dans les années 1970, qui va de pair avec la nécessaire introduction d’une coordination économique, car c’est dans la continuité de cette évolution qu’interviennent les questionnements actuels sur l’introduction d’une logique proprement marchande destinée à assurer aux patients le bénéfice de la transplantation.
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