On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Voici un ouvrage foisonnant, dense et passionnant. Ces épithètes énumérées, comment en extraire la substance ? Eric Trappeniers, psychothérapeute familial (en Europe et en Amérique du Nord), et Alain Boyer, philosophe, relatent ici l’expérience collective vécue par des travailleurs sociaux, des psychologues, des infirmiers psychiatriques, des directeurs d’institutions etc. dans le cadre d’une formation qu’ils "supervisent". Le Docteur Wendel (Préface de l’édition de poche) fait état de l’originalité de la démarche, articulée d’un point de vue théorique à l’analyse systémique et engagée dans l’analyse des "implications interpersonnelles" qui se révèlent dans le contact avec les familles – dans l’institution - et à l’intérieur de la famille elle-même.
Règles du jeu
Il s’agit donc d’encourager les futurs thérapeutes familiaux "à décrire des séquences d’interaction dans lesquelles se produisent des problèmes". Où l’on apprend, au cours de la session rapportée, que les familles aménagent (inconsciemment) des solutions "commodes" mais souvent douloureuses, destinées à masquer les dysfonctionnements qui les affectent vraiment. C’est dire que l’analyse des relations au sein de la famille impose de réfléchir sur le "symptôme" manifesté par l’un de ses membres (ce qui ne préjuge en rien de sa "responsabilité"), et, surtout, de la nature des règles en jeu et du jeu, invisibles aux yeux de la famille, bien entendu, mais difficilement perceptibles - il faut le noter - par les participants eux-mêmes. Le Docteur Mony Elkaïm, dans la Préface à la première édition (reproduite ici), fait le constat que l’ouvrage qui nous occupe "est d’abord un livre d’histoires", qui entremêle celle des familles avec le "vécu" des professionnels qui ont affaire à elles, matériau privilégié pour l’élaboration d’un outil de formation "efficace".
Le contexte "expérientiel" des participants : injonctions paradoxales
Ce volumineux ouvrage se lit comme un roman-feuilleton à condition de préciser que les cas dont s’entretiennent participants et formateurs ne laissent pas indemnes les premiers ni insensibles les seconds. Mais c’est dans la "reprise" de ces descriptions que se joue la possibilité, pour les participants, de forger leur jugement et d’élucider le lien souvent inaperçu et aliénant (faut-il le spécifier ?) qui les relie aux familles ou à certains de ses membres. Mieux, c’est dans le contexte "expérientiel" revendiqué par les formateurs que les sujets, au prix de réactions émotionnelles et intellectuelles diverses, sont "sommés" de renoncer à leurs "constructions du monde", aux présupposés impensés qui les habitent, aux poncifs qu’une pratique hâtive pourrait véhiculer, à leur position de maîtrise, à leur prétention à la toute-puissance, à leur sentiment d’impuissance, à leur incompétence supposée etc. Il s’agit bien, dans un cadre fixe et exigeant de laisser libre cours à des "injonctions paradoxales" (cf. l’Ecole de Palo-Alto, 1950) dans un style qui pourrait en effaroucher plus d’un, tant le compromis semble proscrit et le choix nécessaire, selon la (ou les) situation (s) relatée(s). Du côté du formateur, rien n’indique a priori l’existence d’une théorie (systémique) qu’il s’agirait d’appliquer ; mais c’est bien de stratégie – fondée en théorie - qu’il est malgré tout question, inséparable, contre toute apparence, d’une implication subjective rigoureuse. C’est même parce que le cadre interdit que l’on puisse identifier la place exacte du formateur, toujours là où on ne l’attend pas, que les participants ont quelque chance d’identifier leur propre "position" et d’en être délogés, si tant est qu’elle "parasite" et obstrue leur action face aux familles, ce pour quoi ils sont venus "en formation". Mais il faut savoir que le "travail sur soi" accompli n’est pas, dans ces sessions, une finalité en soi : il ne constitue qu’un processus intimement lié à la nécessité et au désir de mieux prendre en charge les familles. Comprendre que son histoire personnelle fait irruption dans le "traitement" des problèmes rencontrés par la famille qui vient consulter, prendre la mesure de la demande, des pièges qu’elle recèle, des alibis qu’elle comporte, agir de façon à débrouiller l’écheveau, en évitant, au passage, de se laisser immobiliser par les "résistances" de l’institution et de ceux avec lesquels on collabore habituellement, tel est l’ensemble des réquisits, du moins du factuel indépassable, que le stagiaire est amené à aborder et à expérimenter, sous la houlette de formateurs peu complaisants mais aussi rassurants, quand il s’agit de renforcer le narcissisme de l’un d’entre eux.
Se situer soi-même pour pouvoir prendre en charge les familles
Selon leur personnalité, les participants font ainsi l’expérience (à formaliser) de leur résistance au changement, de leur difficulté à affronter les conflits, de la peur d’être rejeté (s), de la nécessité de "lâcher prise" dans certaines circonstances, d’accepter ses limites : autant de prises de conscience qui les conduiront à appréhender la réalité de la dimension relationnelle sans être aliéné par des réactions affectives dont ils ignorent l’origine et la signification. Etre utile et ne pas s’épuiser dans un combat stérile, trouver sa place dans l’institution et auprès des familles, agir mais aussi se donner du temps, assumer sa responsabilité sans fuir le problème, être autonome, s’engager quand la situation l’exige, voilà ce qui ne va pas de soi et demande – pour être compris – à être élucidé. Il s’agit donc tout ensemble d’oser dire et de savoir se taire, de faire un usage "plastique" de la distance qui relie à l’autre, afin de ne pas le disqualifier, bref de se situer avec le maximum de rigueur sans convertir cette dernière en rigorisme. Difficile liberté, par conséquent, puisque le futur thérapeute est soumis à des injonctions paradoxales incessantes qui lui indiquent ou lui font entrevoir la nature de ses craintes, de ses fantasmes, dans l’abord des patients (et des familles) qui lui sont confiés.
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