On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Les pays situés entre les tropiques, ou traversés par un tropique ont pour caractéristique commune d’être presque tous parmi les plus pauvres de la planète. Il y a une coïncidence spatiale entre la zone intertropicale et le tiers monde. Des géographes, comme Hervé Théry qui parle de "coextension" ou Christian Grataloup qui évoque une superposition "dérangeante" ont été nombreux à signaler la concomitance entre un développement insuffisant et une localisation intertropicale. Aucun cependant n’a fait de la " tropicalité " un acteur ou un facteur important de ce développement imparfait. Tous les géographes se méfient de ce qui pourrait ressembler à un déterminisme.
Ce raisonnement est subtil. Il renvoie d’abord à la prétention coloniale qui permet aux sociétés du Nord d’établir à elles seules les normes de l’universalité. Il signale discrètement que notre vision (de pays développé du Nord) est peut être plus déterministe qu’elle n’ose se l’avouer et que ce déterminisme consiste d’abord à penser la nature avec quatre saisons, les jours avec des durées qui changent en été et en hiver, les crépuscules et les aubes comme des durées permettant des spectacles et des clichés… Sous les tropiques en effet il n’y a guère de saison thermique, peu de changement de durée du jour et le soleil se couche en quelques minutes. Ce raisonnement, enfin, ouvre la possibilité d’un vrai débat : que signifie développement si on le définit selon un modèle zonal tropical ?
Le livre commence par plusieurs chapitres de données factuelles qu’il est certainement utile de rappeler à tout lecteur. Les données astronomiques expliquent la verticalité du soleil et la régularité des jours, les données climatiques, avec la présence significative d’espaces froids tropicaux, permettent de ne pas tomber dans les clichés. Les données quant aux formes de relief spécifiques (atoll et inselbergs par exemple) laissent percevoir une spécificité des paysages. F. Hallé s’attache particulièrement à la biologie (c’est sa spécialité scientifique) et décrit longuement les types variés de forêts originelles et les types, encore plus variés de forets dégradées ou modifiées. Il insiste sur la très grande biodiversité et la vitesse d’évolution qui serait selon lui, deux fois plus rapide en zone tropicale qu’en zone tempérée. Les deux cents premières pages de l’ouvrage sont ainsi une description dense, savante de tout ce qu’un lecteur, même très éclairé ne sait pas toujours sur les tropiques. Lecture indispensable avant toute prise de position politique donc.
La suite du livre est délibérément politique. F Hallé n’hésite pas à parler d’anthropologie tropicale et développe trois points intéressants. Sous les tropiques, où l’espèce humaine est née, les maladies sont beaucoup plus nombreuses qu’en milieu tempéré et les hommes y résistent inégalement bien. Le second point porte sur le fait que le photo-périodisme a (ou aurait) des influences sur le comportement humain et les conceptions du temps. Le troisième point touche aux croyances et les tropiques seraient caractérisés par des humains plus soucieux du groupe que de l’individu et plus attentifs à l’irrationnel. Ce dernier trait est présenté comme un fait sans qu’il n’y ait de lien clair qui le fasse dériver de la tropicalité. On est dans l’ordre de la coïncidence, ou de la co spatialité entre des pratiques magiques répandues dans toutes les couches de la société (dirigeants compris) et un rythme jour nuit régulier et des maladies particulières. Le lecteur prend note de ces coïncidences mais n’est pas nécessairement convaincu qu’il y ait des liens de causalité entre la latitude et la pratique de la magie. Les sociétés amérindiennes, les sociétés des latitudes polaires, aussi bien que les Maoris des îles tempérées de Nouvelle Zélande mériteraient, sur ce point, plus d’égards. On peut aussi s’interroger sur les formes de pensées magiques qui existent aussi dans les sociétés tempérées. N’avons nous pas des relations totalement irrationnelles à l’égard de biens des idoles qui ne sont pas des sorciers du village mais des figures de la sphère people ? Est ce moins magique ? Cela n’existe-il pas jusqu’au sommet de l’Etat ?
Auteur : Francis Hallé
Éditeur : Actes Sud
Collection : Questions de société
Date de publication : 03/02/10
N° ISBN : 2742788409
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