On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Scène vécue : un inspecteur reproche à un jeune professeur de faire lire à ses élèves de seconde de “vieux textes”, en l’occurrence Racine. M. l’inspecteur aurait sans doute tiré grand profit de la lecture de Livres anciens, lectures vivantes, publié chez Odile Jacob, sous la direction de Michel Zink, médiéviste bien connu. L’ouvrage est un recueil d’une quinzaine de contributions à l’occasion d’un colloque sur ce thème à Paris en avril 2009 et dont l’un des premiers intérêts est l’horizon géographique très varié des auteurs. Tous sont des spécialistes de la littérature du Moyen Âge et l’enseignent en France, en Italie, en Allemagne, en Russie et aux États-Unis. À noter : la littérature islandaise est aussi présente grâce à sa spécialiste Hélène Trétel. Ces différents regards enrichissent la perspective de la recherche. Au premier chef, de quoi s’agit-il exactement ? Est-ce une réédition de la querelle des Anciens et des Modernes ?
M. Zink, dans l’introduction, pose, non sans humour la distinction entre textes vieillis, vieux textes, textes anciens. Le glissement sémantique d’un adjectif à l’autre souligne implicitement la valeur portée par chacun. Si le terme vieilli est valorisant pour un vin (on apprécie un vin vieilli en cave), il l’est beaucoup moins quand il s’agit d’un texte littéraire. Cela dit, quel que soit le terme utilisé, ce que chacun connote, c’est le passage d’un temps plus ou moins long, quelques décennies, en l’occurrence ici souvent quelques siècles – La Châtelaine de Vergy et Le Roman de la Rose datent du XIIIe siècle – temps passé qui rend difficile la lecture des œuvres du Moyen Âge en particulier. La question n’est pas nouvelle ; elle se posait déjà au XVIe siècle. À l’époque, Du Bellay, par exemple dans Défense et illustration de la langue française, y apporta une réponse simple et radicale : il suffisait de renoncer à lire ces vestiges d’un passé révolu, comme le précise Karlheinz Stierle dans l’article qu’il consacre à Charles d’Orléans. Soit. Et pourtant, depuis des siècles, nous continuons à les lire, que nous soyons de “suffisants lecteurs” ou des lecteurs professionnels, selon la distinction qu’établit Antoine Compagnon dans son article “Rajeunir Montaigne”.
Jacqueline Cerquiglini-Toulet, dans son propos intitulé “Le syndrome d’Alceste", analyse les raisons de la difficulté à lire les textes anciens. Contrairement à ce qui se passait il y a peu de temps encore, la mise à disposition matérielle des textes anciens n’est plus un problème (actuellement bien des textes sont accessibles, souvent sous une forme immatérielle. Grâce au travail de numérisation de la BNF, il est désormais possible de lire La Châtelaine de Vergy sur l’écran de son ordinateur). Il n’en reste pas moins que les difficultés de leur lecture sont, de nos jours aussi, liées à leur style et à leur langue dans la mesure où celle-ci est porteuse et révélatrice de tout un univers culturel et imaginaire, souvent très éloigné du lecteur qui n’est plus à même de savourer l’implicite des mots de la langue du passé, de lire les textes entre les lignes, d’en soulever le voile, l’integumentum, leur “intention secrète” comme nous y invite Mario Mancini, spécialiste du Roman de la rose. Comment dès lors rendre ces textes à la langue vieillie plus accessibles au plus grand nombre de lecteurs ? Autrement dit, comment faire passer dans la langue les changements culturels et leurs référents ? Comment réduire le décalage entre deux temps de la pensée ? Comment rendre compte de l’intertextualité propre au texte ? Questions débattues depuis des siècles aux réponses évolutives.
On peut interroger la taxinomie des textes anciens, comme le fait Daniel Heller-Roazen étudiant “Le gai savoir des vers vieillis”. On peut moderniser leur syntaxe et leur vocabulaire. Marot, lecteur de Villon, s’y est, quant à lui, refusé. À l’inverse, Jean Molinet chargé par Philippe de Clèves de faire du Roman de la rose un roman en prose, a inventé des procédés nouveaux pour mettre le texte au goût du jour. On peut en expliquer les mots vieillis comme l’a fait Fauchet au XVIe siècle, cité par Mario Mancini ou les traduire. Pratique courante au demeurant aujourd’hui pour les professeurs de lettres en lycée (mais aucun des articles ne le signale) qui savent tous que la majeure partie de leurs élèves ont besoin de cette “traduction” au risque sinon, pour ces derniers, de faire des contresens importants sur les textes (comme cet élève de première, plus amateur de foot que de littérature, qui a fait remarquer un jour à son professeur qu’il se trompait en prétendant que le célèbre “Elle expire, Seigneur” prononcé par Panope à la fin de Phèdre était une litote pour dire la mort de l’héroïne alors que – il en était certain – Phèdre, bien vivante, expirait au lieu d'inspirer). On pourrait aussi doter le texte d’un appareil critique.
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