On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

* Cet article est accompagné d'un disclaimer. Pour en prendre connaissance, veuillez cliquer sur le footer ci-dessous. Une autre critique d'Au-delà de Freud. Sociologie, psychologie, psychanalyse a été publiée sur nonfiction.fr.
Norbert Elias fait partie de ces intellectuels mésestimés dont on a découvert l’œuvre bien trop tard. Son grand ouvrage sur Le processus de civilisation, issu d’une thèse et publié en allemand dès 1939, fût enterré par le contexte politique de son pays natal. A sa parution, Elias, né en Allemagne dans une famille juive, a déjà fui le nazisme et vit en Angleterre depuis 1935. Là, il peine à faire reconnaître son originalité comme à trouver un poste stable, et il lui faudra attendre les années 1960 pour que commence à émerger un début d’estime pour le sociologue né au tournant du siècle, et qui avait déjà pris sa retraite. Les Français attendront encore dix ans avant de pouvoir lire Sur le processus de civilisation .
Le retard éditorial français a depuis été rattrapé, tous les textes majeurs étant désormais traduits, mais Elias, trop à cheval entre deux disciplines, ne fait toujours pas l’unanimité parmi les sociologues, et a fortiori parmi les historiens. Le livre qui paraît en cette rentrée à La Découverte fera peu pour convaincre ses opposants. Dans ces cinq textes inédits, accompagnés d’une préface de l’éditeur, Marc Joly, et d’une postface de Bernard Lahire, directeur de la collection, Elias, mort en 1990, réaffirme dans leurs grandes lignes ses thèses sur le processus de civilisation, propose quelques synthèses d’histoire du temps long sur les objets qui l’intéressent particulièrement, et clarifie sa relation à l’œuvre de Freud.
L’ouvrage, pourtant, est d’un grand intérêt pour ceux qui acceptent de passer outre les ambitions parfois démesurées de son auteur et d’accorder à ses productions toute l’attention qu’elles méritent. Il regroupe donc cinq textes, dont la plupart ont d’abord été prononcés avant d’être couchés sur le papier. Ces textes sont empreints d’une problématique commune, les rapports entre sociologie et psychologie, abordés par des versants très différents, qu’il s’agisse d’études de cas (les maladies psychosomatiques, les relations parents-enfants dans l’histoire), de considérations théoriques, ou de la critique de Freud qui constitue le gros de l’ouvrage et lui donne son titre, Au-delà de Freud. Sociologie, psychologie, psychanalyse. Quoique centré sur une question primordiale, les relations entre disciplines, l’ouvrage peint un panorama de l’œuvre d’Elias, abordant tour à tour ses sujets de prédilection : les bonnes manières et leur histoire, l’enfance, la violence, le sport, l’opposition entre société et individu, etc.
Historiciser des objets naturalisés : l’enfance et la violence
Le premier des versants abordés, les études de cas, est sans doute le moins convaincant. Le chapitre intitulé "La civilisation des parents", paru pour la première fois en allemand en 1980, est une relecture des travaux de Philippe Ariès et de quelques autres auteurs sur l’histoire de l’enfance . Elias oppose au pessimisme d’Ariès, qui selon lui regrette le temps où enfance et âge adulte étaient indifférenciés, période de plus grande liberté pour les enfants, une analyse de l’émergence de l’enfance comme aspect du processus de civilisation. Le changement, écrit Elias, est d’ailleurs rendu nécessaire par la complexification de nos sociétés. Les rôles sociaux, les compétences demandées à l’adulte sont désormais trop sophistiquées pour que l’on puisse attendre d’une enfance insouciante, de la seule socialisation par les jeux, par exemple , de les forger.
Mais l’essentiel de son propos est consacré à l’évolution des rapports entre parents et enfants. Le déclin des tabous sur le contact physique, l’interdiction progressive de la violence, sont autant d’indices d’un processus de civilisation, dont Elias nuance au passage la définition. Il ne consiste pas seulement, comme il avait pu le soutenir auparavant, en l’ajout progressif de nouveaux tabous, mais plus généralement en l’accroissement de la part de l’autorégulation sur la régulation externe.
Plus encore, Elias insiste sur le fait que ce processus est autant historique que biographique, se renouvelant pour chaque individu. La question des troubles psychosomatiques est à cheval entre une telle étude historique et l’amorce de réflexions sur les rapports entre disciplines. On a à faire, dans ce cas, au texte d’une conférence donnée à un congrès de psychiatres. Elias leur reproche leur définition anhistorique de l’agressivité comme pulsion. On ne saurait, dit-il, naturaliser ainsi ce qui est avant tout un objet social. Les variations conséquentes dans la fréquence des comportements agressifs, en fonction des sociétés, des périodes, et des classes, témoigne ainsi de ce que loin d’être un simple trait de caractère, la violence est toujours l’expression d’une intériorité dans un environnement précis, un contexte déterminé. On retrouve là l’idée, soutenue dans un ouvrage écrit avec Eric Dunning , du sport comme catharsis collective, l’événement collectif permettant de relâcher des tensions emprisonnées en chaque individu depuis que le processus de civilisation, là encore, a remplacé la régulation externe des pulsions par une autorégulation.
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