On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

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L’institution constitue l’un des thèmes privilégiés de la recherche en sciences sociales, que l’on songe par exemple à l’étude des réalités juridiques et politiques, ou à celle des conventions et des normes. Fidèle à son programme et à sa vocation pluridisciplinaires, la revue semestrielle Tracés propose de confronter dans un numéro intitulé “Que faire des institutions ?” plusieurs approches méthodologiques et épistémologiques afin de prendre le pouls du renouvellement de l’analyse institutionnelle dans différents champs des sciences humaines et sociales. Un renouvellement multiforme qui traduit bel et bien un retour en force du thème après sa relative marginalisation au sortir de la seconde guerre mondiale ; un renouvellement qui tente également de réintroduire le caractère processuel et dynamique des institutions, contre une acception généralement fixiste, ou tout du moins “figeante”, du terme . Le numéro de Tracés accueille ainsi des contributions variées, aux tonalités et aux propositions parfois fort différentes, qui ont cependant toutes pour point commun de montrer l’actualité du débat autour de la notion “d’institution” et de ses fonctions .
La dynamique des institutions
Les questions que posent Arnaud Fossier et Eric Monnet dans l’éditorial rappellent que le numéro ne vise pas à un état des lieux de la question institutionnelle, quasi impossible au vu de la variété des acceptions du terme en fonction des différents disciplines. Il s’agit davantage d’interroger l’efficacité, le devenir et la fonction des institutions, en un mot leurs possibles usages. La question pragmatique “Que faire des institutions ?” signale d’emblée les présupposés négatifs qui pèsent sur les institutions , lorsqu’on les pense dans leur dimension statique (des “structures sociales figées ou, dans un sens plus restreint, des ‘organisations’” ). À partir des travaux du philosophe John Searle, dont l’œuvre parcourt une grande partie de l’introduction et du numéro , les institutions sont définies comme des “faits strictement humains (…) dépendant de notre langage et d’une intention collective” . Les institutions seraient ainsi des faits collectifs, qui influencent et contraignent les acteurs sociaux. En cela, l’institution est intéressante pour ce qu’elle permet de révéler, puisqu’elle est à la fois “ce qui est institué” et “ce qui institue”. On retrouve ici le caractère fondamentalement double de l’institution, à la fois statique et dynamique ; le numéro prend le parti de privilégier l’étude de la dimension dynamique de l’institution, “ce que le collectif institue” , c’est-à-dire la possibilité des transactions, des interactions et des négociations autour des règles et des normes. Le philosophe Olivier Morin en vient même à remettre vigoureusement en cause la notion de “règle constitutive”, comprise comme ce qui crée ou ce qui rend possible les pratiques sociales ou les comportements (une notion utilisée en particulier en philosophie analytique des sciences sociales par Searle, David Bloor ou encore Vincent Descombes ). Pour lui, les méthodes d’identification des consensus sociaux, et au-delà, les formes de codification des institutions non codifiées reposent sur des intuitions peu fiables, et l’autorité compétente censée définir la “règle constitutive” d’une institution est susceptible de changer, d’être contestée voire de ne pas exister. C’est donc “l’histoire d’une institution qui nous renseigne sur elles, pas le simple examen des règles elles-mêmes” .
Se dégagent ainsi les questions de la temporalité des institutions, de leur émergence et de la manière dont naissent et évoluent les contraintes. Aussi, nombre de contributions dans le numéro s’intéressent-elles à la genèse des institutions. Sacha Bourgeois-Gironde, par exemple, se demande comment la monnaie a émergé ou, pour le dire autrement, à quoi l’institution monétaire doit son succès : se détachant de l’approche de Searle, qui dans son ouvrage majeur, La construction de la réalité sociale, “considère le langage comme le fait institutionnel premier” , Bourgeois-Gironde souligne, d’après des études d’imagerie cérébrale, que la validité des artefacts monétaires semble “un donné primitif qui se trouve efficacement réalisé dans certains stimuli, les pièces de monnaie, et non pas une notion dérivée d’un usage marchand” . Par ailleurs, l’introduction du livre de l’économiste Avner Greif, Institutions and the Path to the Modern Economy (Cambridge, 2006), traduite dans ce numéro, offre un regard sur l’un des ouvrages qui ont contribué à renouveler considérablement l’approche et la grille d’analyse de l’école dite néo-institutionnaliste (de Douglass North et d’Oliver Williamson en particulier) à partir d’une utilisation critique de la soi-disant rationalité des acteurs économiques et de la théorie des jeux. La perspective socio-économique de Greif permet ici d’insister sur le caractère processuel et évolutif de l’institution, proposant “un cadre conceptuel et analytique unifié pour l’étude de la pérennité des institutions, de leur changement endogène et de l’impact des institutions antérieures sur le développement ultérieur d’autres institutions” . La question du changement institutionnel est également au cœur de la contribution de Corinne Rostaing, qui étudie en sociologue le double processus de “déprise” et de “reprise institutionnelle” dans les prisons françaises ; un processus qui correspond aux tensions contradictoires visant, d’une part, à rendre décente l’institution carcérale, et, d’autre part, à y enfermer le plus de personnes possibles. Cette même question résonne, comme une illustration des effets du changement institutionnel, dans la tribune de Pascale Laborier, qui opère un retour réflexif sur le vacillement actuel des institutions de recherche – en l’occurrence la menace de fermeture du Centre Marc Bloch, victime de la “révision générale des politiques publiques” (RGPP).
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