On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

La Petite grammaire de Claudine Normand rassemble une bonne douzaine d’articles parus en revue et renouvelle l’approche linguistique en la rendant plus accessible à un vaste ensemble de locuteurs. Le titre de son ouvrage est avenant, presque léger – la grammaire passe ainsi pour aimable – et donne le ton. Son auteur nous entraîne dans un parcours qui, pour être précis, informé et rigoureux n’est pas pour autant dépourvu d’agréments. Le sérieux de ses analyses ne nuit pas, en effet, à son discours en prise avec la pratique quotidienne de la langue d’un locuteur lambda. Son ouvrage prend place, dans la collection “Psychanalyse” de Hermann, aux côtés de deux autres ouvrages tout juste parus : Le Corps retrouvé du psychiatre Pierre Delion et Le rire à l’épreuve de l’inconscient des psychologues Anne Bourgain et Christian Pisani et du psychiatre et psychanalyste Christian Chaperot.
L’auteur nous pose, au fil des pages, des questions parfois insolites. Pourquoi le charcutier dit à propos de son commis : “Il ne progresse pas, il dégresse” ? Pourquoi dit-on de quelqu’un : “Il est un peu idiot” mais pas : “Il est peu idiot” ni : “Il est un peu éternel” ? Pourquoi ne dit-on pas : “Il m’a rencontrée” alors que syntaxiquement l’énoncé est tout à fait recevable ? De quelles valeurs le verbe est-il affecté pour que l’usage d’un tel énoncé soit perçu comme irrecevable ? Pourquoi dit-on que l’on a égaré ou perdu son portefeuille mais que l’on ne peut avoir égaré ni sa femme, ni sa mémoire, ni ses cheveux et pas davantage sa vertu ? Par ailleurs, que deviennent ces usages si l’on remplace perdre par gagner ? On sait aussi que l’on peut perdre du poids, sa tête, ses biens, sa dignité ; ces multiples emplois du verbe perdre dépendent tout autant de son sujet, de son objet et de sa double valeur de “ne plus avoir” ou “causer la perte”. En fait, l’auteur démontre que, derrière ce foisonnement sémantique, se dit tout notre rapport à ce que la vie comporte d’inévitable et de mortel.
On comprend, par ces quelques exemples, que l’analyse n’est pas aussi simple qu’il y paraît à première vue. Ainsi, le verbe “regretter” relève d’un emploi particulièrement complexe. Il ne suffit pas de repérer qu’il peut être affecté de valeurs positives ou négatives – on peut regretter “qu’il fasse mauvais” ou “que Pierre parte” ou encore dire “Je regrette Pierre”. À entendre comme on aurait aimé qu’il fasse beau, que Pierre reste ou encore on voudrait ou on ne voudrait pas… désir qui affecte l’objet du regret. Mais le sémantisme de l’objet, la structure syntaxique de l’énoncé et plus encore la situation d’énonciation, à l’épreuve dans les nombreux emplois de regretter, mettent en évidence que quelque chose d’un autre ordre que celui des catégories linguistiques se joue là. En effet, l’emploi de “regretter” présuppose un échange, une situation de discours où se dit toute la complexité des liens du locuteur avec l’objet de son discours, d’autant que le préfixe “re-” est affecté d’une valeur de retour au passé portée par des mots tels que “remords, repentir, retour” tout en renseignant sur les affects présents du locuteur, sur la dimension contraignante pour lui de l’objet de son regret ou encore sur son désir incertain ou insatisfait. Nous y reviendrons.
Au fil des chapitres, Claudine Normand soumet à la question certaines analyses de la linguistique. Ainsi celles consacrées aux notions de signe linguistique et d’arbitraire du signe telles que Saussure les a théorisées, celles au sujet de termes tels que “encore” dont la valeur durative est liée à l’affirmation et à la négation et aussi aux contraintes de l’intersubjectivité. Plus problématique encore : le statut des anaphores “je” et “en”. “En” est anaphore pour les grammairiens et référent pour les philosophes, ce qui pose en amont la question particulièrement conséquente de la référence dans le discours telle que Russel et Wittgenstein l’ont traitée. Ce qui a eu pour effet, au demeurant, de conduire les linguistes à étudier le sémantisme de “en” qu’exclut en principe son statut anaphorique, à penser le concept de référent fluctuant et la capacité du discours à éviter dans certains emplois la désignation. On perçoit mieux ainsi pourquoi les deux énoncés suivants ne sont pas perçus comme sémantiquement équivalents : “Je me fiche de Pierre” et “Pierre, je m’en fiche” et que le sens de “en” dans le très courant “J’en ai marre” ne s’entend qu’au prix de la connivence des interlocuteurs.
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