On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Est-ce une façon de provoquer son lecteur ? Franck Salaün lui pose, dans son essai Besoin de fiction, une question quelque peu abrupte : la littérature pense-t-elle ? Autrement dit, comment le texte littéraire répond-il aux questions posées par la philosophie (resterait cependant à s’entendre sur une acception commune de la philosophie). Ou plus précisément en quoi la littérature est-elle un lieu de pensée ? Si l’essai ne fait que suggérer une taxinomie, qui serait au demeurant délicate, des œuvres littéraires qui témoignent d’une expérience de pensée - l’auteur cite, par exemple, La Nouvelle Héloïse, qu’en spécialiste du 18e siècle il connaît particulièrement bien - il exclut du champ de sa réflexion des ouvrages à prétention philosophique tels que Le philosophe anglais qui ne relève pas, malgré son titre, de la philosophie. Mais l’essentiel n’est pas là car il fonde son analyse en grande partie et de façon assez inattendue, sur l’analyse de quelques ouvrages critiques qui ont marqué l’histoire littéraire assez récemment : d’une part, celui de Spitzer et celui de Poulet qui ont développé à propos de La vie de Marianne et de l’œuvre de Marivaux des thèses contradictoires sur la notion de temps dans le roman - Marianne est-elle un être de l’instant ou un être qui se pense dans la durée ? - et d’autre part, celui de Bourdieu sur L’éducation sentimentale. Ce dernier propose un discours critique qui, tout en refusant explicitement tout ce qui relève pour lui de l’ineffable en littérature, affirme la scientificité de son analyse en passant l’œuvre au crible des présupposés théoriques de la sociologie s’appropriant ainsi le texte littéraire.
Par ailleurs, Franck Salaün analyse de façon développée l’œuvre critique et philosophique de Foucault pour laquelle il peut, là encore, paraître étonnant de poser la question du besoin de fiction. Œuvre inscrite dans son époque, elle est une critique radicale du sujet éminemment changeant du discours, une critique du langage, de ses pouvoirs, de sa rationalité, de ses manques pour en rechercher les fondements ontologiques. Œuvre à penser cependant in fine comme une mise en lumière de soi. Dans le discours de Foucault se disent, en effet, tout autant ses choix théoriques que son engagement sur la scène sociale et politique et ses souffrances personnelles, parce que quelque chose pense là qu’il ne maîtrise pas - on pense aussi à Sarraute - quelque chose de mouvant, d’incertain, d’indéfini qui sonne comme une mise en défaut de la raison et du discours philosophique. L’auteur montre que c’est bien cet imperceptible qui passe chez Foucault dans son style qui est à la fois énergie, impulsion, rationalité, et que manifeste le besoin de fiction à l’œuvre, par exemple, dans les pseudo-dialogues de la fin de l’introduction de L’archéologie du savoir. Il en va de même du ton comme outil de persuasion dans d’autres dialogues d’idées. L’analyse de Franck Salaün met ainsi en lumière le discours critique comme masque et dévoilement du vrai visage de celui qui le produit, davantage encore peut-être que de la théorie sur laquelle il fonde son analyse. On peut ajouter, en ce sens, que cela va parfois chez certains critiques aujourd’hui, par ce même biais de l’insertion de fragments fictionnels, jusqu’à une appropriation parodique du texte objet de leur critique.
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JacquesBolo