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Voyage à travers les "curiosités"
[jeudi 30 septembre 2010 - 11:00]
Histoire
Couverture ouvrage
Une histoire intime des collectionneurs
Éditeur : Payot
350 pages / 20,43 € sur
Résumé : A travers le portrait de collectionneurs, du XVIème siècle à aujourd’hui, l’auteur évite l’écueil de l’anecdotique et aborde les motivations profondes.

Qui peut aujourd’hui affirmer qu’il n’a jamais collectionné ? Des timbres, des pièces, des portraits autocollants de footballeurs ou de vulgaires "magnets" publicitaires offerts par des as du marketing... Les collections sont variées, et parfois métaphoriques. De tel séducteur, on dira facilement que c’est un Don Juan, un collectionneur, et le regretté Eric Rohmer avait d’ailleurs tourné à ce sujet La Collectionneuse (1967), signalant implicitement que les femmes séductrices ne bénéficiaient pas du même prestige que leurs homologues masculins. Mais là n’est pas le propos de l’historien et essayiste Philipp Blom qui, dans son Histoire intime des collectionneurs, nous emmène dans un voyage passionnant rassemblant une bonne dizaine de collectionneurs du XVIème siècle à nos jours. Au détour de ces portraits, ce sont les motivations profondes à l’origine des collections, qu’elles soient conscientes ou inconscientes, qui deviennent perceptibles.

Collectionner pour connaître et découvrir

Les collections sont d’abord considérées  par les princes comme des moyens "d’asseoir leur fortune ou leur puissance", avant de devenir "des instruments de connaissance"  . Faisant l’objet de classifications plus ou moins rationnelles, elles deviennent la "matérialisation d’un savoir encyclopédique" (ibid.), une forme d’étude empirique de la nature menant à la découverte de nouvelles créatures, ce qui conduit inexorablement à des tensions entre collectionneurs et représentants de l’Église. Si Montaigne avait pu critiquer l’avidité des collectionneurs, c’était avant tout pour regretter le manque de compréhension, le défaut de raison dans l’organisation des collections. Blom cite ces propos du philosophe moraliste : "J’ai bien peur que nous ayons les yeux plus gros que le ventre, et plus de curiosité que nous n’avons de capacité : Nous embrassons tout, mais nous n’étreignons que du vent."  . Ce n’est qu’après le siècle des Lumières que les collections permettront aux hommes de se libérer de la religion. Blom l’exprime sans détour après avoir présenté la position de Montaigne : "trois siècles plus tard, les cabinets de curiosité constituent de véritables machines à laïciser."  .

Ces "cabinets" se développent au sein de la sphère intime, notamment aux Pays-Bas, en vertu du principe calviniste selon lequel on ne doit pas afficher sa richesse  . Si certains ne sont obsédés que par la rareté et le prestige qui découle de la possession d’objets exceptionnels, d’autres se mettent à la recherche de "la clé permettant de comprendre le monde"  , attitude que Blom compare aux travaux contemporains sur le code génétique, trop souvent perçu comme un Saint Graal à conquérir. Avec l’arrivée des naturalistes dans le monde des collections, et Blom pense ici aux travaux de Buffon, il s’agit de "replacer chaque chose au sein d’une structure supérieure, de découvrir la place qui lui est réservée dans ce grand système capable, en théorie du moins, d’englober l’ensemble de la terre et du ciel."  . Les naturalistes utilisent les collections et critiquent parfois leur manque d’ordonnancement. Hans Sloane (1660-1753), médecin colonial de son état, était ainsi "probablement le dernier collectionneur "universel’ tant garant de la tradition des cabinets de curiosité que chantre de la collection à visée scientifique et du classement méthodique"  . Sa collection remplissait onze salles et l’expression "inventaire à la Prévert" ne suffit pas à la décrire en peu de mots. On y trouvait des minéraux, des animaux (5439 insectes, 659 oursins, 521 serpents conservés dans l’alcool), 7000 fruits, 756 Humana ("calculs rénaux et biliaires, préparations anatomiques (…)"), 23 000 pièces de monnaies, des chaussures "provenant de plusieurs nations" etc. Visitant le cabinet de Sloane, Carl von Linné en réprouve l’absence d’ordre et Blom explique, "homme pieux, Linné pense qu’il est possible d’exposer et de saisir l’œuvre de Dieu en termes plus systématiques"  . Au détour d’un paragraphe, l’auteur signale encore que Goethe et Darwin étaient aussi de grands collectionneurs mais l’importance des collections dans leurs œuvres n’est pas abordée. Ce sont là des pistes ouvertes pour le lecteur…

Diffuser la connaissance

La collection de Sloane peut prêter à sourire, d’autant qu’elle contenait aussi 268 grands sceaux, 1035 argiles et sels, ou encore des unica comme "le fœtus que Cyprien mit au monde en 1694 sans provoquer la mort de la mère" et autres curiosités de la sorte. Cependant, on découvre que son "histoire complète des papillons", telle que décrite dans l’inventaire de la collection, représente l’essentiel de la collection du muséum d’histoire naturelle de Londres, composée de 20 millions de spécimens.

Philipp Blom aborde ainsi de façon très convaincante les débuts du musée public, reposant sur une jonction des "sphères publiques et intimes"  . On assiste aux XVIII et XIXe siècles à une lente transition entre les collections royales et les musées ouverts à tous. Pierre le Grand (1672-1725), qui collectionne aussi des "phénomènes humains", ouvre sa collection d’histoire naturelle au public en 1714. A Vienne, l’empereur François-Joseph crée les deux célèbres musées viennois, aujourd’hui appelés Naturhistorisches Museum et Kunsthistorisches Museum. Dès leur ouverture, respectivement en 1889 et 1891, ces musées ne sont plus régis par la cour impériale mais "par une autorité indépendante, le ministère de l’Éducation"  .

Des personnages hauts en couleur… et souvent angoissés

Tout au long de l’ouvrage, richement illustré (même si la qualité des illustrations laisse parfois à désirer), c’est toute une farandole de personnages hauts en couleur qui se déploie. En même temps, l’auteur sait nous faire découvrir non seulement ce que les collections ont pu apporter au savoir, mais aussi comment, à un deuxième niveau, ces collectionneurs souvent maniaques nous renseignent sur les fonctionnements de l’âme humaine. Prenons par exemple William Randolph Hearst (1863-1951), un richissime magnat de la presse dont la vie inspira le célèbre Citizen Kane d’Orson Welles. Son excentrique château reflète sa quête incessante de se souvenir de tout ce qu’il a pu voir d’extraordinaire. Le domaine qu’il s’est fait construire est un "véritable kaléidoscope d’inspirations et d’envies"  .

Tous ces collectionneurs seraient bien sûr des patients de premier choix pour les psys de diverses obédiences. Philipp Blom se garde bien de nous livrer des interprétations trop faciles (cf. sa note 2 p. 330 sur les "commentaires psychologisants") et se contente de noter que Freud – lui-même grand collectionneur – n’a que très peu écrit sur les collections. "Le cœur de la paranoïa, écrivit-il en 1908, réside dans le détachement de la libido par rapport aux objets. Le collectionneur suit un mouvement inverse, qui dirige sa libido excédentaire vers un élément inanimé : un amour des choses."  .

Dans les motivations profondes des collectionneurs, on retrouve la lutte contre la mort, le désir de laisser quelque chose, une grande œuvre. Au sujet de Charles Willson Peale (1741-1827) portraitiste devenu inventeur et bien sûr grand collectionneur (à l’origine du premier musée des États-Unis, en 1786), Blom note que "Peale lui-même veille en permanence sur son musée sinon en personne, du moins par le biais de sa statue de cire, qu’il expose à partir de 1787. Ses préoccupations, et par-dessus tout sa collection, reflètent sa conscience aigüe et douloureuse de la mortalité, de l’implacable passage du temps et des êtres qu’il chérit. Établir une pérennité pour spolier la Faucheuse de son triomphe, à travers le portrait, à travers l’embaumement, à travers l’érudition, à travers son existence prolongée dans un musée conçu pour lui survivre et survivre à ses enfants, voilà ce qui lui importe au premier chef."  

Plus loin, au sujet de John Pierpont Morgan (1837-1913), banquier devenu l’un des plus grands collectionneurs d’art, atteint de syllogomanie (manie de tout garder),  Blom note : " de toute évidence, Pierpoint aime conserver des traces pour assurer sa maîtrise de cette portion de monde sur laquelle sa volonté parvient à s’exercer"  , puis "à travers ces choses, le collectionneur parvient à se survivre. La collection se mue en rempart contre notre condition mortelle."   Dans cette approche psychologique, le propos de Blom est particulièrement intéressant lorsqu’il amène le lecteur à considérer des traits de nos vies quotidiennes, évoquant tour à tour "l’allégresse de l’achat qui fait notre bonheur"   ou la recherche de beauté, de simplicité et de sécurité à travers l’intérêt pour les trains électriques qui "incarne les passions les plus simples et l’univers plus réduit de l’enfance (…)."  

Un livre non dénué d’humour

L’ensemble du texte est émaillé de traces de l’humour de l’auteur, que l’on sent assez "british ", peut-être consécutives à ses études à Oxford (né en Allemagne d’une famille en partie néerlandaise, l’auteur a vécu à Oxford, Londres et Paris avant de s’installer à Vienne). Le chapitre X, intitulé "faire bouillir un corps n’est pas forcément judicieux" est particulièrement délectable dans le traitement qu’il propose des collections de reliques. Commentant par exemple l’habitude des croisés consistant à ramener les os des chevaliers tombés en Terre sainte, il note "[qu’]il existe un indéniable inconvénient : une fois séparés de la chair qui les enrobait, les os d’un croisé ne se distinguent pas de ceux d’un roturier, d’un voleur, voire d’un mécréant (…)."   C’est à partir de cette constatation des plus objectives qu’il décrit les très officielles collections de reliques christiques : les poils de sa barbe  , "les larmes qu’il a[urait] versées en diverses occasions"  , son cordon ombilical ("saint ombilic", ibid.)) puis la vénération du saint prépuce : "en France, pas moins de huit lieux rivaux s’enorgueillissent de posséder le véritable repli tégumentaire de Jésus."  .

Un peu plus loin, on lit : "Le lait maternel de la Vierge Marie se répand lui aussi sur l’ensemble de la chrétienté, au point que Calvin notera qu’eût-elle fait profession de nourrice, la mère du Christ n’aurait pu en produire de telles quantités." (p. 96) Mais Blom reste sérieux et nous explique que "de nos jours, les reliques de l’Église catholique se partagent en reliques de première classe (les insignes), de deuxième classe (exiguae) et de troisième classe – objets simplement touchés par un saint ou lui ayant appartenu."  . Ainsi, "le bras de Thérèse d’Avilla ne vaut pas pour la masse d’os ou de tissu musculaire en quoi il consiste pourtant, ni pour sa capacité, désormais hors de propos, à porter des choses ou à constituer la moitié d’une paire de mains croisés." C’est plutôt "un signe vers l’au-delà, clé pour un paradis, pour un monde infiniment plus riche que notre univers trivial."  . Toutes ces descriptions démontrent, dans une perspective diachronique, le rapprochement ontologique qu’il y a à faire entre superstition et religion.

Vers d’autres questionnements

Comme tous les livres originaux, cette Histoire intime des collectionneurs, appelle à d’autres réflexions. Blom se demande par exemple : "Est-il possible de devenir un collectionneur sans collectionner ni amasser quoi que ce soit ? Nombre de collectionneurs furent aussi d’importants mécènes, le mécénat s’avérant dès l’origine l’autre visage de l’art de la collection (...)."  . Il traite ici du cas d’Alberto Vilar (né en 1940), sans mentionner qu’il s’agit d’un escroc notoire (l’auteur semble avoir été subjugué par Vilar lorsqu’il l’a rencontré et au moment de la sortie du livre dans sa langue originale, en 2002, Vilar n’avait pas encore été arrêté et encore moins condamné).

Au sujet de Hearst, cet excentrique collectionneur étasunien évoqué ci-dessus, Blom explique : "Trente employés s’occupent des entrepôts de Hearst, sur la 143e Rue ainsi que dans le Bronx où dorment des caisses emplies d’antiquités et d’œuvres d’art valant en tout plusieurs millions de dollars – on y trouve, entre autres, les cloîtres au grand complet de deux monastères, l’un occupant à lui seul 10 700 caisses, des dizaines de milliers de livres que, pour la plupart, leur détenteur n’a jamais vus et sur lesquels il ne posera jamais les yeux. Ces pièces sont répertoriées et photographiées afin que leur propriétaire examine chez lui, à son aise,  ce registre qui finit presque par rendre inutiles les objets eux-mêmes."  . Après le célèbre "the medium is the message" de Marshall McLuhan, "le catalogue est la collection" ? Blom reprend implicitement cette idée lorsqu’il traite le cas du célèbre Don Giovanni : "Sans son catalogue, tout grand collectionneur craint qu’on disperse ses possessions et que lui-même s’enfonce au final dans l’obscurité. Un catalogue n’est pas l'appendice d’une collection, il en est l’apogée. (…) Où qu’il se trouve (…) il continuera de clamer, d’une voix délicate assortie à ses lettres élégamment imprimées sur vélin crème : mille et trois ! mille et trois!"  

Enfin, pour se limiter à trois directions vers d’autres recherches, le livre invite à s’intéresser à la provenance des collections, sujet dont l’actualité devient de plus en plus brûlante (les Égyptiens aimeraient récupérer le buste de Néfertiti actuellement à Berlin ou la pierre de Rosette à Londres, les Grecs les marbres du Parthénon de Londres, sans parler des musées coloniaux comme le récent Musée des arts premiers).

Ce livre est original mais aussi très personnel : l’auteur emploie la première personne pour faire part de ses rencontres ou de ses souvenirs  (le chapitre XIV concerne son grand-père). Le fait qu’il s’agisse d’une traduction de l’anglais engendre quelques imprécisions   ou encore des frustrations (rien sur l’œuvre de Georges Perec auteur ce petit chef d’œuvre, Un cabinet d'amateur (Balland, 1979) mais aussi de Penser/classer (Hachette, 1985)). Le spécialiste pourra toujours trouver quelques points insignifiants à contester (la méthode de Buffon pour le calcul de pi n’est pas "étonnamment précise"   mais nécessite au contraire des milliers de lancers pour arriver à deux décimales)… mais le seul regret que l’on puisse formuler serait plutôt l’absence d’index. Il n’en demeure pas moins que ce livre saura ravir non seulement les amateurs d’art et les esprits curieux, mais encore tous les humanistes..
 

Jérôme SEGAL
Titre du livre : Une histoire intime des collectionneurs
Auteur : Philipp Blom
Éditeur : Payot
Nom du traducteur : Danièle Momont
Collection : Grand format
Date de publication : 05/05/10
N° ISBN : 2228905437
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2 commentaires

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mao

02/10/10 11:23
Je n'avais jamais beaucoup réfléchi au collectionneur et je trouve qu'il y a effectivement matière à s'instruire et et à sourire...
Merci pour cette recension très riche en informations!

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peset

01/10/10 21:10
Imaginez une collection actuelle, MA COLLECTION, que vous puissiez tous voir.
De quoi s'agit-il?
Des oeuvres de Picasso
qui ressemblent à une peinture de Cézanne:
"Madame Cézanne dans un fauteuil rouge" du musée de Boston.
Ma collection est immense,
car TOUS les "Picasso" sont ressemblants
à cette peinture de Cézanne.
Sinon, sans ce concept de base,
ces oeuvres de Picasso ne constituraient pas une collection
mais l'oeuvre de Picasso.

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