La phrase

Les événements n'ont pas d'intérêt en eux-mêmes, mais ils sont comme réverbérés par l'imaginaire et la rêverie. Par la manière dont on les a rêvés, dont parfois on les a mélangés et amalgamés, on a mis sur eux une sorte de phosphorescence, ils sont métamorphosés. En écrivant ainsi, j'ai l'impression d'être plus proche de moi-même que si j'écrivais d'un simple point de vue autobiographique.

Patrick Modiano, prix Nobel de littérature 2014, Télérama, le 4 octobre 2014

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CNL
Voyage à travers les "curiosités"
[jeudi 30 septembre 2010 - 11:00]
Histoire
Couverture ouvrage
Une histoire intime des collectionneurs
Éditeur : Payot
350 pages / 20,43 € sur
Résumé : A travers le portrait de collectionneurs, du XVIème siècle à aujourd’hui, l’auteur évite l’écueil de l’anecdotique et aborde les motivations profondes.
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Qui peut aujourd’hui affirmer qu’il n’a jamais collectionné ? Des timbres, des pièces, des portraits autocollants de footballeurs ou de vulgaires "magnets" publicitaires offerts par des as du marketing... Les collections sont variées, et parfois métaphoriques. De tel séducteur, on dira facilement que c’est un Don Juan, un collectionneur, et le regretté Eric Rohmer avait d’ailleurs tourné à ce sujet La Collectionneuse (1967), signalant implicitement que les femmes séductrices ne bénéficiaient pas du même prestige que leurs homologues masculins. Mais là n’est pas le propos de l’historien et essayiste Philipp Blom qui, dans son Histoire intime des collectionneurs, nous emmène dans un voyage passionnant rassemblant une bonne dizaine de collectionneurs du XVIème siècle à nos jours. Au détour de ces portraits, ce sont les motivations profondes à l’origine des collections, qu’elles soient conscientes ou inconscientes, qui deviennent perceptibles.

Collectionner pour connaître et découvrir

Les collections sont d’abord considérées  par les princes comme des moyens "d’asseoir leur fortune ou leur puissance", avant de devenir "des instruments de connaissance"  . Faisant l’objet de classifications plus ou moins rationnelles, elles deviennent la "matérialisation d’un savoir encyclopédique" (ibid.), une forme d’étude empirique de la nature menant à la découverte de nouvelles créatures, ce qui conduit inexorablement à des tensions entre collectionneurs et représentants de l’Église. Si Montaigne avait pu critiquer l’avidité des collectionneurs, c’était avant tout pour regretter le manque de compréhension, le défaut de raison dans l’organisation des collections. Blom cite ces propos du philosophe moraliste : "J’ai bien peur que nous ayons les yeux plus gros que le ventre, et plus de curiosité que nous n’avons de capacité : Nous embrassons tout, mais nous n’étreignons que du vent."  . Ce n’est qu’après le siècle des Lumières que les collections permettront aux hommes de se libérer de la religion. Blom l’exprime sans détour après avoir présenté la position de Montaigne : "trois siècles plus tard, les cabinets de curiosité constituent de véritables machines à laïciser."  .

Ces "cabinets" se développent au sein de la sphère intime, notamment aux Pays-Bas, en vertu du principe calviniste selon lequel on ne doit pas afficher sa richesse  . Si certains ne sont obsédés que par la rareté et le prestige qui découle de la possession d’objets exceptionnels, d’autres se mettent à la recherche de "la clé permettant de comprendre le monde"  , attitude que Blom compare aux travaux contemporains sur le code génétique, trop souvent perçu comme un Saint Graal à conquérir. Avec l’arrivée des naturalistes dans le monde des collections, et Blom pense ici aux travaux de Buffon, il s’agit de "replacer chaque chose au sein d’une structure supérieure, de découvrir la place qui lui est réservée dans ce grand système capable, en théorie du moins, d’englober l’ensemble de la terre et du ciel."  . Les naturalistes utilisent les collections et critiquent parfois leur manque d’ordonnancement. Hans Sloane (1660-1753), médecin colonial de son état, était ainsi "probablement le dernier collectionneur "universel’ tant garant de la tradition des cabinets de curiosité que chantre de la collection à visée scientifique et du classement méthodique"  . Sa collection remplissait onze salles et l’expression "inventaire à la Prévert" ne suffit pas à la décrire en peu de mots. On y trouvait des minéraux, des animaux (5439 insectes, 659 oursins, 521 serpents conservés dans l’alcool), 7000 fruits, 756 Humana ("calculs rénaux et biliaires, préparations anatomiques (…)"), 23 000 pièces de monnaies, des chaussures "provenant de plusieurs nations" etc. Visitant le cabinet de Sloane, Carl von Linné en réprouve l’absence d’ordre et Blom explique, "homme pieux, Linné pense qu’il est possible d’exposer et de saisir l’œuvre de Dieu en termes plus systématiques"  . Au détour d’un paragraphe, l’auteur signale encore que Goethe et Darwin étaient aussi de grands collectionneurs mais l’importance des collections dans leurs œuvres n’est pas abordée. Ce sont là des pistes ouvertes pour le lecteur…

Jérôme SEGAL
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Titre du livre : Une histoire intime des collectionneurs
Auteur : Philipp Blom
Éditeur : Payot
Nom du traducteur : Danièle Momont
Collection : Grand format
Date de publication : 05/05/10
N° ISBN : 2228905437
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2 commentaires

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mao

02/10/10 11:23
Je n'avais jamais beaucoup réfléchi au collectionneur et je trouve qu'il y a effectivement matière à s'instruire et et à sourire...
Merci pour cette recension très riche en informations!

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peset

01/10/10 21:10
Imaginez une collection actuelle, MA COLLECTION, que vous puissiez tous voir.
De quoi s'agit-il?
Des oeuvres de Picasso
qui ressemblent à une peinture de Cézanne:
"Madame Cézanne dans un fauteuil rouge" du musée de Boston.
Ma collection est immense,
car TOUS les "Picasso" sont ressemblants
à cette peinture de Cézanne.
Sinon, sans ce concept de base,
ces oeuvres de Picasso ne constituraient pas une collection
mais l'oeuvre de Picasso.

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