Rédacteur

Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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Indiennes et rebelles
[mardi 21 septembre 2010 - 15:00]
Féminisme, Politique sociale
Couverture ouvrage
Nous ne sommes pas des fleurs. Deux siècles de combats féministes en Inde
Martine van Woerkens
Éditeur : Albin Michel
363 pages
Résumé : Une fresque passionnante retraçant l’histoire des féminismes en Inde
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L’histoire en deçà de Bollywood !
Entre les Indiennes de Bollywood qui ressemblent à des fleurs naïves exclusivement tournées vers la recherche de leur moitié, presque toujours masculine, et les images de déesses indiennes désincarnées ou reines d’un amour qu’aucune mortelle ne pourrait pratiquer sans s’attirer les foudres des gardiens et gardiennes de sa société, l’ouvrage de Martine van Woerkens vient utilement rappeler les figures de féministes qui se sont battues pour que les conditions faites aux femmes s’améliorent, d’où le titre de l’ouvrage : Nous ne sommes pas des fleurs – Deux siècles de combats féministes en Inde. Ce titre est emprunté à un slogan féministe des années 1980 : "Nous, les femmes de l’Inde, ne sommes pas des fleurs, mais des étincelles de feu. "   L’auteure, anthropologue, spécialiste des religions indiennes, entend en effet, par ce livre, montrer que les femmes indiennes sont non seulement victimes, mais aussi "des résistantes et des rebelles", ce qu’elle met en évidence en retraçant leurs combats  .
L’ouvrage comporte dix chapitres, chacun consacré à la narration de l’histoire d’une féministe indienne, depuis le XIXe siècle à nos jours, construisant ainsi une vision de l’Inde assez inédite, loin des clichés traditionnels. L’ensemble est donc appréciable, même s’il faut aussi convenir que l’ouvrage tend parfois au roman, par son approche biographique aux sources variées, au détriment de l’histoire et d’une approche plus distanciée, reposant sur des faits clairement établis. L’auteure revendique d’ailleurs cette approche. L’ouvrage n’en donne pas moins un formidable accès à une histoire de luttes particulières, de trajectoires précises, ancrées dans des contextes forts différents des histoires européennes. L’auteure aborde ainsi les questions de communautés, ou de communautarismes, ces intérêts de groupes précis mis en avant au détriment des autres, et non en négociation respectueuse de points de vue différents. Dans le patchwork communautaire que forme l’Inde, ces récits témoignent des choix, des luttes communes que des féministes ont menées à toutes les époques, se succédant les unes aux autres sans forcément avoir connaissance des luttes précédentes. L’ouvrage est aussi doté d’une bibliographie et d’un glossaire.
Au fil des pages, on découvre les luttes menées contre la dot, la fécondité sélective ou le viol, avec des nuances très présentes en fonction de la caste, de la religion et de la classe sociale. L’auteure nuance toujours les lois générales de la Constitution indienne édictée en 1950 par toute la série de lois personnelles (hindoues, chrétiennes ou musulmanes) qui coexistent et mettent à mal l’égalité de principe. Le livre est essentiellement axé sur les populations hindoues, car elles constituent 80,5 % de la population  . Les notions hiérarchiques et rituelles sont à chaque fois clairement explicitées, ce qui permet au lecteur occidental de comprendre les enjeux et les complexités propres à chaque parcours. Les croyances de la doctrine brahmanique contiennent ainsi les germes des discriminations envers les filles et les femmes. Martine van Woerkens réussit aussi à relier ces pratiques et croyances aux mythologies indiennes, évoquant les figures de déesses tout en tissant des analogies avec les féministes historiques étudiées. L’ouvrage suit d’ailleurs un parcours chronologique, car les luttes féministes proviennent tout d’abord de l’élite, puis des classes moyennes et, enfin, de la plèbe.
Des vies de femmes
L’ouvrage s’ouvre sur l’histoire de Ramabai Ranade, "épouse parfaite, femme éduquée " qui vécut dans la seconde moitié du XIXe siècle. Son combat passe par la lutte contre son propre analphabétisme, en cela soutenu par son mari réformateur (il voulait éduquer les femmes et abandonner les restrictions des castes, mais ne rejetait pas le colonialisme anglais) auquel elle reste soumise. Elle milita ensuite pour l’ouverture d’écoles gratuites mixtes et enseigna à des prisonnières. Anandibai Joschi, sa contemporaine, deviendra la première femme médecin en Inde, mais restera également dévouée à son mari, qui l’a éduquée tout en faisant preuve de violence, paradoxe qui illustre les changements en cours, leurs avancées et leurs limites. Toutes deux ont aussi raconté leur vie par écrit, sources inestimables pour reconstruire ces pans de la mémoire féministe indienne. Après avoir retracé le parcours de deux femmes ayant appris à lire et à écrire tout en restant dévouées à leurs époux et endossant des rôles traditionnels, Martine van Woerkens relate l’histoire des premières femmes considérées comme féministes, qui ont utilisé l’écriture pour défendre la cause des femmes, rédigeant des essais – seconde étape émancipatrice. L’ouvrage évoque aussi l’utilisation stratégique de ces luttes, tant par les colonisateurs que par les nationalistes indiens, Tarabai Schinde et Pandita Ramabai Saraswati critiquant l’idée d’une essence féminine indienne intemporelle pour valoriser des expériences historiquement situées. La première lutte contre le sort des veuves, des prostituées et des fillettes condamnées à épouser des vieillards, liant le tout aux diktats religieux. La seconde va faire connaître les mouvements des femmes et des Noirs américains en Inde et la situation des femmes indiennes aux États-Unis. Elle fondera une institution pour les veuves, alors vouées à rester chastes et à vivre dans les pires conditions. Pour toutes, le savoir est le moyen de parvenir à l’autonomie. Veuves, sans soutien ou presque, toutes seront oubliées de l’histoire.

Titre du livre : Nous ne sommes pas des fleurs. Deux siècles de combats féministes en Inde
Auteur : Martine van Woerkens
Éditeur : Albin Michel
Collection : documents
Date de publication : 10/03/10
N° ISBN : 978-2-226-20606-0
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