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critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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C'est beau !
[mardi 14 septembre 2010 - 13:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
Cette étrange idée du beau
François Jullien
Éditeur : Grasset
266 pages / 14,73 € sur
Résumé : Regards croisés sur le concept de beau en Chine et en Occident, et sur ce qu'il révèle quant à nos modes de pensée.
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Tout bachelier en philosophie a appris à se gausser d’Hippias, incapable dans le dialogue platonicien qui porte son nom de définir ce qu’il en est du beau par essence, « ti esti », et qui se borne à désigner doigt tendu des beautés locales, une belle cruche, une jument, une vierge… Contre le pauvre Hippias et sa pensée indexicale, prisonnière du sensible, toute la philosophie platonicienne-européenne s’érige triomphalement : penser vraiment c’est « rendre raison », décoller des jouissances sensorielles pour sauter des tokens au type, faire rayonner l’idée en substantivant l’adjectif : telle chose n’est belle que par l’opération (la participation) du Beau, majuscule oblige. Toute notre métaphysique, de la représentation, de la scission du sensible et de l’intelligible, de la transcendance d’un monde idéal…, tiendrait-elle à ce petit tour de langage décisif, ajouter à l’adjectif un article ?

Sitôt inventé ou promu, « le » Beau déborde en suscitant « le » Bien, « le » Vrai, tout un parc idéal de statues pour mieux contenir (tenir à distance) le monde sensible ; Platon a redressé à la verticale le doigt d’Hippias et piloté cette ascèse ascensionnelle, cette aspiration notionnelle-spirituelle. La Chine propose un autre cap. Sa langue ou ses catégories de pensée ignorent le syntagme « C’est beau ». L’expérience esthétique ne se capitalise pas, elle demeure éparse, errante ou disséminée : c’est réussi, vivant, spirituel, séduisant…, dira d’une peinture le lettré, pour coller au plus près d’une expérience originaire, épouser une perception première.

De quoi notre concept du Beau est-il l’écran ou le pseudonyme, se demande Jullien ? Que réprime-t-il, ou empêche-t-il ? « C’est beau » occulte des tensions et tout un processus d’expériences confuses ; le piédestal ou le socle du beau isole son expérience du côté du Nu (absent de Chine, et auquel Jullien a déjà consacré un ouvrage) ou de la statue. « Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre… », écrit dans la droite ligne de Platon Baudelaire, cité page 42. L’abstraction, la réification, l’érection du Beau préparent son isolement dans les réserves du Musée, du culte ou d’une catégorie ontologique qu’on ne cite qu’en se prosternant mentalement, les Œuvres d’Art. Révérence étrange en effet, bien digne d’étonner. La bizarre superstition impliquée dans nos jugements de goût ne va pas de soi, et incite François Jullien à relancer son enquête interculturelle. 

Notre Beau, idée sensible, fait clé de voûte métaphysique depuis Platon ; son chemin ascensionnel conduit l’homme épris de beauté à la philosophie, l’esthétique est la voie royale de l’éthique, et du spéculatif ; Kant de même fera du jugement de goût la médiation par excellence, et de la troisième Critique la pièce maîtresse de son système. L’homme esthétique ainsi formé fraye la voie à la démocratie, c’est-à-dire au conflit des opinions, ou d’une opinion qui délibère sans démontrer, qui discute sans révérence obligée aux autorités précédentes, ni horizon de conciliation universelle, glissant bientôt de la recherche des règles (introuvables) du goût à celles du bon gouvernement ; en politique comme en esthétique, tous cherchent à fortifier leur jugement par la ratification du jugement d’autrui. Kant joue ici aussi un rôle pivotal, en définissant les sujets autonomes du goût par leur prétention (illusoire) à l’universalité.

Mais la Chine ? Au lieu d’opposer des catégories (le sensible/l’intelligible, l’ici-bas/l’au-delà), les Chinois penseraient en termes de processus travaillant les choses par diffusion, par transformations réciproques. La peinture, comme la pensée des phénomènes naturels, ne consiste pas à isoler pour fonder mais à fondre : la montagne dans l’eau, le proche dans le lointain… La bonne forme est traversée-transie par l’esprit, qui ne désigne lui-même que la capacité d’animation universelle. « La grande image n’a pas de forme » (titre d’un ouvrage précédent, et très éclairant, de notre auteur) : tout peut fondre et se diffuser dans tout, sans rien de tranchant, d’isolant ni d’essentialisant du côté du cadre, ou du sujet ; le cas de la peinture manié par Jullien met particulièrement en lumière les régimes d’immanence qui détournent la Chine de la métaphysique occidentale initiée par Platon. Le peintre chinois ne représente pas, il anime et il sonde, il accompagne les mouvements de la vie ou de l’esprit dans leurs variances – et il évite pour cela la forme fermée, strictement dessinée. Cette approche subtile de la propension des choses (encore un titre de Jullien) croise l’évolution de la physique moderne, anti-essentialiste, et en général celle des arts contemporains en Occident, eux-mêmes rebelles aux formes d’une représentation critiquée aujourd’hui comme trop isolante et « tranchante ».

Titre du livre : Cette étrange idée du beau
Auteur : François Jullien
Éditeur : Grasset
Date de publication : 17/03/10
N° ISBN : 224676811X
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2 commentaires

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victoryerly

21/09/10 17:51
http://www.dailymotion.com/video/xekdgh_les-trompe-cerveaux_fun
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Pikkendorff

17/09/10 20:47
Merci, votre chronique m'a donné envie de passer chez mon libraire.

Pikkendorff
www.quidhodieagisti.fr

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