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Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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CNL
L'archéologie au service de l'idéologie
[vendredi 27 août 2010 - 15:00]
Archéologie
Couverture ouvrage
La fabrique de la première archéologie franquiste (1939-1956)
Francisco Gracia Alonso
551 pages
Résumé : Un ouvrage qui fera date sur l'archéologie dans l'Espagne de Franco entre 1939 et 1956.
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Quelques réserves de forme

 

Le livre de Francisco Gracia Alonso fera date, à n’en pas douter. Il s’avère d’ores et déjà indispensable pour comprendre l’histoire de la pratique archéologique en Espagne au XXème siècle. L’ouvrage souffre néanmoins d’un défaut qui n’est pas mineur. L’ampleur des sources consultées impressionne, d’autant qu’elles sont bien référencées dans le chapitre "Fuentes Documentales". Le lecteur savant regrettera toutefois que les documents appuyant certaines démonstrations ne soient pas indiqués dans le texte : le résultat évite certes la "lourdeur" de certains textes scientifiques, mais il donne aussi parfois la sensation gênante de lire un "récit" sans argumentation. Les règles de l’administration de la preuve en histoire comme en archéologie veulent pourtant que le lecteur puisse, s’il le souhaite, vérifier sur pièces. Ce principe, qui repose le plus souvent sur une fiction, nous semble pourtant indispensable pour avancer vers l’horizon d’exactitude et d’objectivité que doivent aussi s’assigner les sciences humaines et sociales. On observe également que le chapitre 7 du livre est la reproduction mot par mot d'un article du même auteur publié il y a six ans  . La pratique n’a rien d’inhabituel, mais on aurait pu s’attendre à ce qu’une note apporte à tout le moins cette précision.

 

Lire les archéologues franquistes

 

Cet ouvrage manque surtout d'une perspective plus explicitement historiographique. La production bibliographique des archéologues espagnols entre 1939 et 1956 est ainsi négligée, alors même que le contexte idéologique et la nuance des trajectoires personnelles sont parfaitement restitués. Nulle référence, par exemple, à l’historicisme dans lequel était plongée l'archéologie espagnole à l’époque ; ce courant était lié intimement à celui du diffusionnisme en anthropologie. Faute d'une étude précise de cette production intellectuelle, Francisco Gracia Alonso renonce à rendre intelligibles certaines réalités paradoxales, comme le soutien apporté par l'Australien Vere Gordon Childe, archéologue marxiste s'il en fut, aux initiatives de Julio Martínez Santa Olalla.

Une analyse attentive des écrits de Santa Olalla démontrerait probablement que ses thématiques récurrentes étaient tributaires de l'idéologie, et plus encore de sa proximité avec l'Ahnenerbe d'Heinrich Himmler. Il voyait par exemple dans les Wisigoths hispaniques la preuve d’une relation millénaire entre l'Espagne et l'Allemagne et n'hésitait pas à considérer les indigènes des îles Canaries comme les descendants des Aryens qui auraient peuplé l’Atlantide. Cette mobilisation de l'archéologie à des fins idéologiques, mais aussi géopolitiques, est illustrée jusqu'à l’absurde par cette scène, que décrit Francisco Gracia Alonso : pour préparer la visite d'Himmler, chef des SS, aux fouilles de la nécropole wisigothique de Castiltierra (Ségovie), les archéologues proches de Santa Olalla se mirent en quête, dans l'urgence, de paysans grands ou blonds pour démontrer hic et nunc la continuité ethnique des Wisigoths...
 

Un livre nécessaire

 

L'archéologie est peut-être, avec la biologie, la discipline scientifique qui a le plus contribué à la légitimation de l'idéologie nazie. Or, il est remarquable que, quel que soit le régime politique, l'archéologie exige aussi davantage de réglementation et de contrôle que d'autres pratiques scientifiques. Le cadre légal, réglementaire et institutionnel qui commença à être mis en place au début du XXème siècle avait ainsi été maintenu globalement en vigueur, et étendu par le régime franquiste. L'apparition de  l' "archéologie libérale" ne date en effet que des vingt dernières années.

 

On peut avancer, pour conclure, que Francisco Gracia Alonso a fait oeuvre utile en signant ce livre : œuvre utile pour les archéologues espagnols qui peuvent désormais mieux connaître leur discipline et son histoire ; œuvre utile pour tout citoyen, qui y verra un exemple de la menace permanente d'une ingérence du pouvoir et de l'idéologie dans la recherche scientifique – qu'on songe à l'exhumation récente du cadavre de Simon Bolivar ! La tentation affleure parfois, dans la génération des "petits-fils" de la guerre d'Espagne, de présenter du régime de Franco une image mesurée, discrètement libérale. Certains projets éditoriaux, comme celui de la revue Historias de Iberia Vieja, accréditent cette relecture de l'histoire en investissant des thématiques chères à Santa Olalla. Des livres comme celui de Francisco Gracia Alonso leur offrent une contrepartie salutaire, sans dogmatisme aucun.

 

 

 

 

 

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