On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Incontournable vu le sujet d'étude, le mythe de Narcisse n'est pourtant pas ce sur quoi s'attarde l'auteur. Quoiqu'il lui inspire quelques analyses filmiques ingénieuses autour des thèmes connexes de "l'eau-miroir" et de "l'eau-écran" . L'eau méta-image engage plus longuement l'analyse dans les théories de cinéastes. À la fin du livre, un lexique recense les nombreuses occurrences de métaphores aquatiques dans les textes théoriques et critiques des années 1920, avec des entrées alphabétiques telles que : aqueux, courant, écoulement, fluidité, flux, liquéfaction, liquide, ondulation, viscosité. Plusieurs sections du livre travaillent à interroger en substance cette isotopie aquatique dans la pensée du cinéma.
Un premier fondement qu'analyse Touvenel est d'ordre réflexif. Car, comme le remarquait Renoir, réalisateur de La Fille de l'eau (1924) : "Il y a dans le mouvement du film un côté inéluctable qui l'apparente au courant des ruisseaux, au déroulement des fleuves" . Dans le contexte d'exploration des puissances du dispositif cinématographique, l'analogie avec l'eau permet de penser les propriétés physiques et perceptives du médium. Image-mouvement, flux d'images, coulée perceptive viennent qualifier l'expérience du défilement filmique – par distinction avec les régimes perceptifs des images fixes et des mobiles. Même les théories du rapport cinéma/musique, notoires, s'imprègnent de cette pensée de l'écoulement et de la fluidité : via la notion de rythme, conçue selon le sens originel, du grec rhein, "couler", plutôt qu'au sens de la mesure et de la découpe. Rapportée à la question du montage cinématographique, ces questions permettent d'éclairer une logique des intervalles en termes d'intensité, plutôt que d'intelligibilité discursive – comme le cherchaient par exemple les cinéastes soviétiques de l'époque.
Ce modèle du fluidique procède plus largement d'un renouvellement des cadres épistémologiques, au sein duquel le cinéma serait "le révélateur et l'instrument d'un rapport au monde inédit" . Sur ce point, le cinéaste-théoricien Epstein (dont le film Coeur fidèle a fait l'objet d'une étude récente de Prosper Hillairet) est au centre de l'analyse de Thouvenel, qui ne manque toutefois pas de replacer son œuvre en perspective dans les champs de la philosophie (une lignée d'Héraclite à Bergson) et des sciences physiques (autour d'Einstein). L'auteur montre ainsi comment le cinéma participe de la pensée du devenir contre la philosophie métaphysique, et de la reconsidération des catégories du temps et de l'espace, dans leur rapport et en elles-mêmes. Car, comme l'écrivait Epstein : avec le cinéma, c'est "l'avènement d'un monde où le mouvement règne en maître, où la forme, perpétuellement mobile, comme liquéfiée, n'est plus qu'une certaine lenteur d'écoulement. [Ce faisant] toutes les doctrines de la solidité – religieuses, philosophiques, scientifiques – déjà fléchissent, chassent leurs attaches, se trouvent mobilisées par la dérive, entrent en liquidité" . Le cinéma serait ainsi une machine à représenter "la fluidité de l'univers" .![]()
1 commentaire
MM
Un mot simple pour vous dire que j'admire la justesse de votre commentaire et l'efficacité de la métaphore filée.
Elle laisse s'écouler le plaisir du cinéma à la puissance "courant".
Continuez d'irriguer notre culture d'une belle source de vie car si les petits ruisseaux font les grandes rivières, il nous manque peut-être une critique du livre plus pratique du genre, force de propositions de tournage, qui aurait permis de prendre un peu d'air sur l'eau.
Une façon directe de vous remercier pour votre belle critique et de vous souhaiter une bonne continuation de la critique, dans la place de l'eau dans sa modernité. Ce n'est pas pour citer Waterworld mais bien pour mettre au coeur de l'actualité, la question aquatique. Enjeu légendaire s'il en est, des luttes géopolitiques.
Cordialement vôtre.