Rédacteur

Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

C N L

CNL
Qu'est-ce qui fait ville aujourd'hui ?
[lundi 23 août 2010 - 00:00]
Urbanisme
Couverture ouvrage
Esquisses d'une anthropologie de la ville. Lieux, situations, mouvements
Michel Agier
Éditeur : Academia-Bruylant
158 pages / 17,58 € sur
Résumé : Une belle invitation à porter nos regards sur l’urbanité qui apparaît dans les marges urbaines. Éclairant et novateur.
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Des villes en devenir


Les deux chapitres intitulés "zonage urbain, zonage planétaire" et "brouillons de ville" constituent un apport particulièrement intéressant de l’ouvrage. L’auteur y traite des camps de réfugiés que l’on trouve majoritairement en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie. Cinquante millions de personnes sont actuellement qualifiées de réfugiés et victimes de déplacements forcés, la plupart se retrouvant dans les camps édifiés destinés à les accueillir le long des frontières des pays voisins, dans des zones de transit. Même si certains de ces camps atteignent une population de cent mille personnes, ces réfugiés se trouvent en situation d’ "extraterritorialité", ce sont des êtres "mis à l’écart dedans" et tenus à distance de l’ordre social et politique des nations qui les accueillent. Or ces camps, créés souvent dans l’urgence connaissent le long terme, la cohabitation entre des inconnus et donc des processus de socialisation, de "réélaboration identitaire" et d’urbanisation. L’auteur y a observé également des regroupements identitaires avec le développement de micro-quartiers, l’apparition de conflits ainsi que des stratégies d’appropriation de l’espace. À partir du moment où "l’action visible ou invisible, de ceux qui y résident, leurs réponses ou leurs résistances au cantonnement, leurs débrouilles et leurs resquilles, expriment un droit à la vie", apparaît alors une scène démocratique, un commencement politique. Dès lors, le modèle du camp se dilue dans la ville qui apparaît. Michel Agier montre ainsi à l’aide d’exemples précis et passionnants la façon dont la sociabilité et l’urbanité se reconstruisent dans les camps.

Grâce aux pistes méthodologiques et théoriques que Michel Agier offre, cet ouvrage constitue un véritable plaidoyer pour une prise en compte des nouvelles formes de l’urbanité qui apparaissent dans les espaces les plus délaissés. L’assemblage de textes disparates, s’il nuit parfois à la cohérence de l’ensemble permet néanmoins de saisir, si le lecteur les relie et les met en perspective, la pleine pensée de l’auteur. L’originalité et la qualité des analyses de Michel Agier inciteront d’ailleurs certainement plus d’un lecteur à étudier les livres précédents. À l’heure où les villes d’Afrique et d’Amérique latine sont majoritairement composées d’habitats informels et d’espaces précaires, à l’heure où certains parlent de "planète bidonvilles", Michel Agier invite à un renouvellement de la pensée urbaine. Et plus que de simples esquisses, ces réflexions ouvrent et balisent une nouvelle voie de recherche dans les études urbaines. En donnant une pleine égalité épistémologique aux processus de développement des villes - que l’on étudie un bidonville d’Afrique ou un quartier en cours d’embourgeoisement d’Europe - l’auteur milite pour une prise en compte des marges, des interstices, que ce soit à l’échelle du quartier comme à celle du monde. Ce sont ces espaces précaires qu’il convient d’interroger, ces espaces "de réflexions et d’actions entre le vide et le plein, entre une ville nue et une ville dense qui, à l’occasion, danse. Et défile, écrit, se masque, se théâtralise, se peint".

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