On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

De manière générale les commentateurs comme l'auteur s'inscrivent dans une très forte révision du contenu du matérialisme historique et tentent de le concilier avec une vision non-déterministe de l'histoire. On peut parler ici d'une lecture machiavélienne de Rosa Luxemburg, en ce sens que l'histoire n'est pas déterminée par un processus rationnel ontologiquement fondé mais plutôt par une "fortuna", une Histoire indéterminée préalablement qu'il s'agit de rationaliser par la prise de conscience par les masses des mécanismes d'exploitation tout en conservant une optique rigoureusement matérialiste.
Ainsi Luxemburg aiderait à penser une histoire marxiste qu'aurait désertée la nécessité pour laisser place à la contingence. Dans cette perspective le spontanéisme développé par Luxemburg leur permet de tenter une synthèse entre l'inéluctabililité des crises du capitalisme liées à la contradiction entre accumulation et profit et l'imprévisibilité historique de la survenance de l'événement révolutionnaire. En exergue de l'ouvrage, on trouvera d'ailleurs une citation célèbre de Walter Benjamin allant en ce sens. Il est dommage que la présence de Michael Löwy n'ait pu permettre d'aborder le thème de la nature quelque peu messianique de la conception luxembourgiste mais un messianisme de la base et non du sommet, un surgissement qui conserverait de la structure messianique la fulgurance tout en provenant de la volonté consciente des masses.
A l'inverse, si Rosa luxemburg joue un rôle de rénovation d'importants éléments de la pensée marxiste qui redevient avec elle une pensée profondément spontanéiste, anti-étatique et conseilliste, elle est aussi utilisée dans l'économie générale de la réflexion de David Muhlmann comme élément critique envers la social-démocratie. Sur ce point, on assistera à moins d'innovations, cette critique de la social-démocratie échappant fort peu au classicisme de l'exploitation du slogan désormais fameux de social-traître. L'ouvrage délaisse alors quelque peu sa profondeur critique pour se retrouver plus proche du martyrologe dont l'écueil avait été évité auparavant. On en peut cependant nier l'attitude contestable des dirigeants de la social-démocratie allemande à l'encontre des Spartakistes, pour autant, le thème de la trahison éternelle des opportunistes héritiers de Bernstein mériterait lui aussi un dépoussiérage rhétorique qui n'est pas de mise.
Cependant, David Muhlmann restitue de façon claire l'opposition systématique de Luxemburg aux tendances nationalistes et bellicistes de son temps qui traversaient la social-démocratie contaminant des esprits aussi brillants que Kautsky et explique avec pertinence que le combat de Rosa luxemburg repose sur une perspective de lutte contre les tendances opportunistes et de formes diverses qui naissent de toute organisation de masse qu'elle provienne des grands partis de gouvernement ou des partis états de l' URSS et des démocraties populaires.
Enfin Rosa Luxemburg développe une sensibilité particulière à certains problèmes devenus centraux dans le débat politique contemporain. Sur ce point, le livre est légèrement plus prévisible, le thème de l'amour de Rosa pour la nature, censé annoncer la vocation écologique du socialisme, est intéressant quoique peu poursuivi et aurait pu donner lieu à des développements sur la conception révolutionnaire et les influences du romantisme allemand en résonance avec Walter Benjamin. Intéressant aussi est l'attention marquée par cette femme juive envers une conception du socialisme dont une part des sources serait chrétienne. Malgré une critique très acerbe des églises, elle tente de prouver aux travailleurs chrétiens que le socialisme est l'héritier moderne du sursaut historique de la naissance du christianisme dans une brochure demeurée confidentielle.
Si l'on dresse un bilan de l'ouvrage, cette tentative de réintégrer au présent la pensée luxembourgiste dénote à la fois de profondes évolutions dans la pensée marxiste et également la persistance de réflexes de pensée comme l'hostilité forte à la social-démocratie ou le refus de penser les régimes soviétiques et satellites sous l'angle de la catégorie du totalitarisme. Pour autant, on soulignera avec intérêt le plaidoyer qui court tout au long du livre en faveur du pluralisme démocratique qui signe ainsi la fin du lien entre révolution et régime de parti unique de manière claire. Elle prouve définitivement que l'espace public de discussion de nos sociétés démocratiques est devenu une forme de patrimoine commun largement partagé au-delà même des figures classiques du libéralisme politique que sont le socialisme démocratique et le libéralisme conservateur.
La lecture de cet ouvrage très plaisant et intelligent sera donc une source de méditation riche, qu'elle soit dans le sens de la distanciation ou de l'adhésion au discours tenu et se révèle hautement recommandable![]()
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Anonyme
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