Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !

Voici un objet livresque qui échappe à la plupart des catégories couramment admises, pouvant être lu à la fois comme biographie, ouvrage d'histoire sociale, de théorie politique ou de philosophie. L'ouvrage de David Muhlmann Réconcilier marxisme et démocratie porte un titre trompeur car il pourrait laisser croire que son objet est uniquement théorique et abstrait alors que, bien au contraire, il s'agit d’une réflexion à plusieurs voix autour d'une pensée et d'une vie qui ne font désormais plus qu'une, celles de Rosa Luxemburg.
Il faut d'abord souligner qu'un des mérites principaux de ce livre est précisément son absence presque totale de romantisme et de lyrisme sur un sujet qui se prête tant aux élans de l'hagiographie. On échappera donc ici aux tentatives de canonisation rouge pour demeurer au plus près de l'action et de la pensée d'une grande théoricienne marxiste de la politique. Loin de la célébration solennelle et du folklore révolutionnaire, l'auteur a respecté son sujet en le prenant tout simplement au sérieux. En aménageant un subtil équilibre entre biographie et théorie, David Muhlmann ne cherche jamais à passer pour l'historien qu'il n'est pas et parvient ainsi à livrer une synthèse claire des enjeux et des évènements qui ont eu un impact sur le mouvement ouvrier naissant en Allemagne.
Il réussit également, grâce à une connaissance profonde de la théorie marxiste et de son histoire, à situer la pensée de Rosa Luxemburg dans les débats de son temps en en soulignant les résonances contemporaines.
On se situe donc aux antipodes de l'ouvrage facile et opportuniste mais bien dans une tentative honnête et souvent brillante, d'une densité intellectuelle certaine. L'habile synthèse de David Muhlmann restitue les caractéristiques d'une pensée qui se voulait non pas "totalisante" mais bien "pensée de la totalité", depuis les luttes sociales concrètes jusqu'aux mouvements de masse en passant par les rapports internationaux et la culmination du capitalisme dans un système impérialiste.
La très bonne connaissance par l'auteur de la teneur et de la nature des enjeux permet à la fois une réflexion stimulante sur les possibilités de renouveau de la pensée marxiste et livre aussi à ceux qui ne partagent pas ses vues un intéressant témoignage des mutations profondes de cette pensée. En particulier, l'ouvrage développe une lecture historique nouvelle, qui s'inscrit dans un processus de démythologisation des pères fondateurs et en particulier de critique du léninisme.
Il s'agit de montrer les apports théoriques mais aussi les actes politiques qui ont permis à Rosa Luxemburg de se poser comme une figure de référence de la sphère marxiste et une des possibles figures de proue d'un marxisme hétérodoxe qui intègre le pluralisme et la démocratie dans son horizon de pensée. En effet, le nom de Rosa Luxemburg et sa célébration comme symbole de la femme révolutionnaire accomplie sont inversement proportionnels à la justice rendue à sa production intellectuelle et théorique. Il faut dire que derrière la louange apparente qui lui est régulièrement adressée et la rhétorique du romantisme révolutionnaire, les positions réelles de Rosa Luxemburg ne sauraient satisfaire à aucune des lectures classiquement reconnues des diverses familles de pensée du marxisme.
Tantôt réduite au silence par l'orthodoxie stalinienne en raison de son opposition très acerbe à l'URSS dès sa création, tantôt étouffée par une orthodoxie trotskyste qui supportait difficilement la remise en cause très profonde du modèle léniniste d'organisation des masses par le parti et s'agaçait de la dimension spontanéiste du discours luxembourgiste, l'œuvre de "Rosa la rouge" n'aurait en fait jamais vraiment été lue en France.
Certes, ce livre n'a pas pour ambition de se substituer à un travail biographique comparable à celui de Pierre Broué sur Trosky qui demeure à faire, mais de tenter de fournir aux tenants du courant de pensée marxiste des outils de renouvellement et surtout de puiser en Luxemburg des possibilités d'interpréter le passé historique des régimes dits "ouvriers" en dehors de la catégorie du totalitarisme et d'appréhender le futur en redéfinissant les axes d'une radicalité nouvelle. Pour autant, il semble intéressant pour toutes les sensibilités de gauche de relire les textes de Rosa Luxemburg car, de ses positions spontanéistes à sa critique de l'Etat en passant par son internationalisme fondamental, elle peut également permettre une critique de la persistance de l'influence léniniste au sein de la gauche française dans toutes ses composantes.
La révision du livre par Miguel Abensour, spécialiste français reconnu de la théorie critique de l'Ecole de Francfort autant que le choix des intervenants pour la plupart prestigieux comme Michael Löwy, Toni Negri ou Daniel Bensaïd témoigne de la volonté de l'auteur de se situer "ailleurs". Il faut à ce titre souligner que la forme de l'essai suivi d'entretiens avec des penseurs marxistes comme Daniel Bensaïd, Toni Negri, est à la fois originale et particulièrement agréable, rendant très vivante la réflexion engagée.
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Anonyme
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