Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
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On peut dire "chapeau et merci" à monsieur Jean-Pierre Winter, pour Homoparenté (Éd. Albin Michel, Paris, 2010), un ouvrage à contre-courant, osé, convaincant, qui devrait être mis entre les mains de tous ces hommes et de toutes ces femmes qui pensent à un projet de parentalité ou de co-parentalité dans le cadre d’un célibat ou d’un couple homosexuel. Grâce à cet homme de poigne (que certaines personnes homosexuelles voient à tort comme "un homophobe" parce qu’ils ne lisent pas ses écrits, et parce que ce dernier n’est pas un béni-oui-oui de l’intégralité des causes homosexuelles), nous avons la preuve qu’il existe encore des intellectuels et des gardiens qui veillent sur nous en portant un regard critique sur les évolutions sociales de notre temps et en nous empêchant de "signer" des projets de lois sans avoir bien lu la totalité du contrat qui nous engage sur des générations et des générations.
Dépassant le terrain de la simple sincérité du désir de maternité/paternité – sincérité qu’il ne remet pas en cause –, le psychanalyste, qu’on a vu maintes fois calmer avec brio l’ardeur des militants homosexuels ou féministes à la télévision, fait une nouvelle fois preuve d’une grande lucidité dans son analyse des enjeux de la transmission de la vie et de l’homoparentalité. Il nous rappelle que la validation légale de la "famille" homosexuelle ne doit pas être de l’ordre de l’évidence, ni simplement une question de "bon cœur", mais qu’elle peut avoir des conséquences fâcheuses dans la construction des enfants et d’une société puisque cette revendication se fonde sur un mythe : celui du couple homosexuel procréatif. "Ce qu’on essaie de nous faire oublier dans la revendication d’égalité des couples homosexuels [par rapport aux couples hétérosexuels], c’est que chez eux ce n’est pas le couple qui fera l’enfant mais un trio. Un trio au minimum, un quatuor dans certains cas, mais pas un couple" . Il soulève ainsi la "violence du refus du réel" étant donné que, concrètement, le couple homosexuel ne peut pas avoir d’enfant et n’est pas procréatif : "Contre toute attente, nous sommes là au cœur de ce qui sera le problème de l’enfant élevé par un couple homosexuel. Car ce qu’on lui dit ne correspond pas aux formes qu’il voit. On lui dit qu’il est l’enfant d’un couple qui manifestement ne peut pas avoir d’enfant ; on lui demande donc d’être le témoin de l’impossible. Il est à craindre que cette jonction soit particulièrement difficile à faire pour cet enfant" .
Il décortique un à un beaucoup d’arguments employés par les défenseurs de l’homoparentalité, et s’attache à développer des thèses nouvelles pour justifier en quoi le fait d’entériner le droit des couples homosexuels à adopter des enfants (ou à en créer par le biais d’un tiers – personne généralement non-désirée d’amour) nécessite la prudence, non le refus. Il faut bien comprendre que Jean-Pierre Winter ne cherche pas à s’opposer ni à contrecarrer bêtement la demande de législation pour les couples homoparentaux, car il n’est pas "contre" en soi : il se contente de dire "Attention, réfléchissons avant de légiférer un fantasme". Il n’a même pas repris les arguments classiques des détracteurs de l’homoparentalité (il aurait pu, par exemple, essayer d’expliciter l’une des légendes classiques et clairement homophobes selon laquelle les couples homosexuels ne doivent pas avoir d’enfant(s) car ils rendraient leur(s) progéniture(s) homosexuel-le-s comme eux. Winter est beaucoup plus fin que cela).
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Storm
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Jérôme Courduriès
Si l’assimilation entre parentalité, filiation et procréation n’est pas qu’un effet de manche et que J.-P. Winter y apporte du crédit, alors que dit-il de l’adoption, de l’assistance médicale à la procréation avec insémination avec donneur, des familles recomposées ? Dans son ouvrage, il n’en dit rien. Pourtant les questions communes soulevées par toutes ces situations comme par les configurations homoparentales sont nombreuses. Par leur composition elles témoignent également de la distinction possible entre composante biologique et composante sociale des relations, comme le rappellent Agnès Fine et Agnès Martial dans un article paru cette année dans la revue Genèses. Mais dans l’ouvrage de J.-P. Winter, l’objectif n’est pas tant de débattre de la manière dont notre société peut faire (ou non) évoluer ses lois mais de marquer les esprits en jouant sur les peurs et les amalgames. Comme par exemple quand l’auteur dit, lorsqu’il parle des revendications d’égalité entre couples homosexuels et couples hétérosexuels, qu’on cherche à nous faire oublier que dans le premier cas, ce n’est pas un couple qui fera l’enfant mais « un trio au minimum, un quatuor dans certains cas ». D’abord, très habilement, grâce à des procédés davantage littéraires que scientifiques, l’auteur agite la supposée promiscuité sexuelle des homosexuels comme ultime repoussoir. Ensuite, il ignore ou choisit d’ignorer les analyses des nombreuses enquêtes empiriques qui montrent combien la réalité des faits est bien loin de cela. Irène Théry et Martine Gross en font déjà état dans leurs commentaires.
L’homoparentalité pose à notre société des questions qui concernent l’ensemble de nos familles. Qui est parent ? Ceux qui conçoivent l’enfant (dans toutes les dimensions que le verbe concevoir revêt : concevoir l’enfant sur le plan physiologique mais aussi concevoir le projet d’avoir un enfant) ? Celle qui le met au monde ? Ceux (celle, celui ou ceux) qui lui transmettent un nom ? Ceux qui l’élèvent, le nourrissent, l’éduquent ? Nombre de détracteurs de l’homoparentalité, parmi lesquels je ne prends aucun risque à ranger J.-P. Winter, font comme si le seul modèle pseudo-anthropologique qui vaille était la famille conjugale décrite par Durkheim. Cela revient à complètement ignorer que d’un temps à l’autre, d’une société à l’autre, les configurations familiales changent, mais aussi que dans un même temps et dans une même société d’autres relations de parenté coexistent. Le modèle généalogique et exclusif de la famille n’est ni exclusif de tout autre, ni anhistorique. Le débat public doit à mon sens être ré-ouvert. Il doit s’intéresser non seulement aux familles homoparentales et aux enfants qui y vivent, mais aussi à la relation beau-parent / bel-enfant dans toutes les familles recomposées, à la question de l’accès des couples de même sexe à la filiation grâce à l’adoption ou à l’Assistance médicale à la procréation, à la question de l’accès à l’ « histoire personnelle », pour reprendre le terme cher à Geneviève Delaisi de Parseval, pour les enfants adoptés de manière plénière et ceux conçus dans le cadre d’une Assistance médicale à la procrétion avec Insémination artificielle avec donneur, à la question du recours à la gestation pour autrui pour les couples hétéros- et/ou homosexuels. Notre société devrait également s’interroger aussi sur les situations de plus en plus nombreuses où on tente de faire reposer la parenté seulement sur le lien biologique, comme en témoigne le recours croissant aux tests génétiques dans les actions juridiques de contestation de filiation. Les occasions sont nombreuses aujourd’hui pour nous interroger sur ce qui fait la famille et la parenté dans nos sociétés. Que celles et ceux qui prétendent parler au nom de leur science sachent s’appuyer sur les faits empiriques ou cliniques et non sur des idéologies plus ou moins bien maquillées.
Eric W