Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
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On ne peut que conseiller vivement à toute personne s’intéressant aux questions écologiques la lecture du livre de Hicham-Stéphane Afeissa qui vient de paraître. C’est un ouvrage court et dense, qui aborde les questions écologiques sous un angle éthique, suivant une tradition philosophique déjà ancienne dans le monde anglo-saxon, mais encore très marginale en France. Il ouvre bien des portes et invite à poursuivre la réflexion dans des directions originales et peu familières à l’écologisme français, très marqué par la culture du militantisme.
Signalons tout de suite qu’il ne s’agit en aucun cas d’une revue des différents courants d’éthique environnementale existant (on pourra pour cela se référer à un précédent et excellent ouvrage du même auteur : Ethique de l’environnement. Nature, valeur, respect, Paris, J. Vrin, 2007 ; la lecture de ce recueil est même presque un pré-requis pour bien apprécier l’ouvrage dont il est question ici).
La thèse de l'ouvrage
L’auteur développe une thèse personnelle et originale, qu’on peut tenter de résumer ainsi : la construction d’une éthique environnementale pertinente passe plus par une diversification et un enrichissement des types de relations éthiques que par l’extension à des entités non conventionnelles (animaux, plantes, écosystèmes) d’un mode de reconnaissance morale élaboré par la tradition humaniste.
En d’autres termes, l’alternative binaire entre sujet (de droit) et objet est trop simpliste pour servir de référence à l’éthique environnementale ; vouloir l’étendre aux êtres de nature, c’est-à-dire essayer de les faire passer directement d’un statut à l’autre, mène à des difficultés que seul un raffinement des catégories, une pluralisation des statuts moraux et des types de relations permettent de dépasser. Cette conception est, dans un certain sens, d’inspiration pragmatique, en ce qu’elle doute de l’intérêt d’une recherche éthique abstraite et générale, dont on appliquerait ensuite mécaniquement les résultats à des cas particuliers, et lui préfère une approche différenciée suivant les circonstances, à la fois plus modeste en apparence, et sans doute plus complexe dans sa mise en œuvre pratique.
Des raisons de la réception manquée de l’éthique environnementale en France
Dans une première partie, Hicham-Stéphane Afeissa s’interroge sur les réticences françaises à s’intéresser à l’éthique environnementale, et sur les attaques parfois violentes dont elle été l’objet. La responsabilité du livre de Luc Ferry et, à travers lui, le rousseauisme dominant dans la culture politique française, sont invoqués pour expliquer les méfiances et les assimilations simplistes que suscite dans notre pays le projet d’accorder à des "êtres de nature" un statut moral, immédiatement compris dans sa seule dimension politique.
Or, en refusant d’accorder à la réflexion éthique une valeur en elle-même, en la soupçonnant toujours de chercher à venir rogner ou entraver la liberté souveraine du politique, on se priverait d’une source d’enrichissement essentielle de l’action collective. Seule une conception étriquée de l’éthique comme sous-produit de la métaphysique pourrait justifier ces réticences : mais, au moins dans le domaine de nos rapports avec la nature, nos intuitions morales peuvent faire l’objet d’une réflexion pour elles-mêmes ; elles sont des motivations essentielles de l’action, qui s’avèrent insuffisantes pour être efficaces, tant qu’elles ne sont pas réfléchies et rationnalisées, c’est-à-dire reliées à une certaine généralité théorique.
7 commentaires
bugin
Pour ce qui est de l'aspect politique, personellement, je suis plutôt proche des idées de Bernard Charbonneau.
Afeissa Hicham-Stéphane
bugin
Je voulais dire que la deuxième partie du livre est présenté dans ce texte comme originale parcequ'elle relie la question du droit a celle des intérêt au lieu de se préoccuper de la notion de personne. Or si c'est cela l'originalité, Leonard Nelson l'avait déjà proposée.
Désolé pour la confusion.
bugin
Il ne me semble pas tout a fait correct d'indiquer que le livre "Ethique de l’environnement" éd. Vrin est un précédent et excellent ouvrage de l'auteur. A. H. S. en a réuni les textes, mais il n'en est pas l'auteur.
Quand la deuxième partie du livre de AHS est présenté comme originale, je suis un peu étonné. Que penser alors du livre de Jean-Yves Goffi, Le philosophe et ses animaux ? Il aborde la question du droit et le problème que pose cette approche sur ces questions. Il présente par exemple le philosophe Nelson, un néokantient critique qui dans son system of ethic (p.97) défini l'intérêt de manière très large : "la faculté d'attribuer des valeurs positives ou négatives aux choses", ce qui l'ammènera a préciser plus tard (p.136) "Sous la loi morale, tous les êtres qui ont des intérêts sont des sujets de droits, tandis que tout ceux qui, en outre, sont également capable de comprendre les exigences du devoir, sont des sujets d'obligations".
Afeissa Hicham-Stéphane