On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Février 1944 : l'entraînement s'achève au Military Intelligence Training Center de Camp Ritchie, dans le Maryland. Le 8 mai, le private James Lord reçoit son diplôme et le 2 juillet s'embarque pour l'Angleterre sur le S.S. Argentina. Après quelques semaines dans un village des Cotswolds, où se situe le touchant épisode d'une rencontre avec une famille anglaise, James débarque à Omaha Beach le 13 septembre 1944, après avoir passé la nuit à consoler un soldat terrifié dont le jeune frère de 19 ans est mort noyé dans cette même baie le 6 juin (James perdra lui-même son jeune frère Teddy, tué dans l'île Luzon aux Philippines l'année suivante). Villes et villages en ruine, prisonniers allemands hagards, pillage, marché noir sont les premières expériences que fait James de la guerre en Europe. Après quatre semaines en Normandie, il est muté en Lorraine, où elle révèle ses aspects les plus ignobles : arrestations arbitraires et torture pour arracher des aveux à des espions imaginaires, prisonniers abattus à bout portant, ces pages du livre ne sont pas pour les délicats – et l'armée française n'en sort pas plus grandie que les forces américaines. Ironiquement, comme il le souligne, c'est pour les services alors rendus que James Lord se retrouve décoré de l'étoile de bronze à la fin novembre.
En décembre 1944, le sergent Lord, posté au Vésinet, va se présenter à Picasso rue des Grands-Augustins. Il nous donne ici une nouvelle version – à part les dialogues, inchangés – du récit qu'il a déjà fait dans Picasso et Dora et dans Où étaient les tableaux de ses rencontres avec le peintre, puis, par l'entremise de ce dernier, avec Gertrude Stein et Alice Toklas. Après un interlude quimperois, qui prend fin de manière burlesque lorsque sa jeep, un jour de verglas, se retrouve dans le fossé, James se retrouve dans les Vosges, où il est censé débusquer des déserteurs de la Wehrmacht dans des camps de "personnes déplacées". L'évocation de ces camps n'est pas non plus pour les lecteurs sensibles. Mais l'épisode est de courte durée: comme le lui fait observer le Major Aldrich, James est "doué d'une faculté sans pareille pour se mettre ses supérieurs à dos". Après une nouvelle mésaventure, à Dijon cette fois, où il repousse les avances d'un colonel cousin d'Edith Wharton qui s'en venge par une mutation immédiate, il est envoyé outre-Rhin.
L'Allemagne que découvre James en avril 1945 est, comme la guerre, "anormale", de l'inhumanité des camps de prisonniers au charme immuable d'Heidelberg et de Dilsberg. Dans cette petite ville de la vallée du Neckar, il connaît une sorte de rédemption dans une Gasthaus désertée dont il emprunte le piano, la musique étant le seul mode de communication encore possible. De retour à Paris en juillet 1945, il fait la connaissance, par Picasso, du peintre Youla Chapoval, qui se suicidera six ans plus tard à l'âge de 32 ans, et traverse lui-même une période de grave dépression. Avant de regagner – provisoirement – les États-Unis, il retrouve par hasard le lieutenant qui lui avait "pris" Hanno et apprend que ce dernier a disparu au cours d'une mission secrète en Allemagne à la fin de l'hiver.
Dans l'épilogue du livre, James Lord résume le roman qu'après son retour il tente de tirer de son expérience. Bien que recommandé par Thomas Mann, avec qui il est entré en correspondance, le manuscrit est rejeté par Knopf et James le détruit. Mais le génie de James, comme le confirme les deux romans qu'il a publiés par la suite , n'était pas celui du romancier mais bien de l'autobiographe. On pourra s'étonner de le voir rapporter, à plus de soixante ans de distance, des pages entières de dialogue – recomposés sans doute, à la manière des historiens de l'Antiquité, qu'il admirait, à partir de notes prises au jour le jour au mépris de l'interdiction faite aux membres de l'Intelligence Service de tenir un journal. Écrit dans un style lors du commun, ce livre sombre et grave est le plus bel adieu que pouvait nous faire un homme hors du commun![]()
1 commentaire
Thibault Dachilt