Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !
Mort à Paris, sa ville d'adoption, en août 2009, James Lord s'était fait connaître en 1965 par un petit livre publié par le Musée d'art moderne de New York, A Giacometti Portrait . Ce compte rendu détaillé de 18 séances de pose est aujourd'hui, à juste titre considéré comme un classique : que ne donnerait-on pas pour avoir Un Portrait par Ingres de la plume de Mme de Senonnes ? De Giacometti, James Lord a par la suite écrit une biographie scrupuleuse, parue en anglais en 1985. La traduction française a dû attendre douze ans, la veuve de l'artiste et surtout l'entourage de cette dernière ayant manifesté leur mécontentement par une pétition signée par de nombreux intellectuels qui dans leur quasi totalité n'avaient pas même tenu le livre en mains ; certains, dont Michel Leiris, en ont d'ailleurs exprimé après coup leur regret. En 1993, James Lord publiait l'étonnant Picasso and Dora , subtil et passionnant récit de ses relations (platoniques) avec l'ancienne compagne du peintre. Trois autres volumes autobiographiques paraissaient ensuite : Six Exceptional Women (1994) , Some Remarkable Men (1996) et A Gift for Admiration (1998). Il ne s'agissait pas d'une autobiographie suivie, mais d'évocations de personnalités, certaines illustres, d'autres inconnues, qui avaient traversé sa vie, de Gertrude Stein et Alice Toklas aux frères Giacometti, de Marie-Laure de Noailles à Balthus et à Cocteau, de Sonia Orwell à Harold Acton, de Peggy Guggenheim à une femme grecque ayant connu l'exil, puis la guerre, puis la guerre civile, et à la mère de l'auteur enfin.
Avec My Queer War, James Lord prend posthumement congé de nous avec le récit continu de ses 1133 jours sous l'uniforme américain, de son engagement volontaire le 5 novembre 1942 – il venait d'avoir vingt ans – à son retour à la vie civile le 11 décembre 1945. Peu commode à traduire (Ma folle de guerre ? Ma guerre de folle ?), le titre exige quelques explications. On sait que l'adjectif "queer", qui ne faisait nullement partie du vocabulaire habituel de James Lord , signifie "anormal" mais à partir de la fin du dix-neuvième siècle a été employé, en un sens péjoratif, pour désigner les homosexuels, qui pour finir l'ont repris à leur compte, en un sens positif, dans les années 1980 ("Queer Nation"), au point que "Queer Theory" est au moins aussi courant aujourd'hui que "Gay Studies". Toutefois le sens originel n'a jamais complètement disparu de la langue anglaise et James Lord joue de ce double sens : cette guerre vécue par un jeune homosexuel américain est une guerre profondément "anormale" – si tant est qu'il existe des guerres qui ne le soient pas.
Le récit commence dans le cadre insolite d'un hôtel d'Atlantic City, la ville des casinos du New Jersey, où la jeune recrue découvre la brutalité et la grossièreté inhérentes à la vie militaire. Cette brutalité, cette grossièreté atteignent leur comble lors de la période d'entraînement dans la Chemical Warfare Company no 856 à Reno, dans le Nevada. L'exemplaire de l'Ulysse de Joyce que James s'est procuré lors d'une halte à San Francisco attire l'attention d'un caporal aux idées avancées dont il s'éprend et qui le rabroue sans pitié lorsqu'il s'en ouvre à lui. Échaudé par cette mésaventure, James reste sur ses gardes quand il est pris en amitié par un soldat d'origine allemande. Hanno, dont le nom évoque le dernier des Buddenbrook, est la personnalité fascinante et mystérieuse qui domine le livre, incarnation d'une Allemagne chevaleresque, cultivée, idéaliste dont le nazisme, plus qu'une caricature odieuse, paraît être la négation même.
En septembre 1943, James se retrouve à Boston pour poursuivre son entraînement, cette fois en français et en choses françaises, en vue du prochain débarquement allié en Europe. Tout en fréquentant la bonne société bostonienne, où l'introduit son camarade Aaron Randolph, il découvre le monde bien moins fermé, malgré sa semi-clandestinité, des clubs et bars homosexuels de la ville, avec ses codes et son langage : le lecteur né après la révolution sexuelle sera peut-être surpris d'apprendre que les mots "gay" et "straight" – ou telle ou telle expression que la décence ne permet pas de citer ici – ne datent pas de l'après-Stonewall. C'est dans l'un de ces "mauvais lieux", l'hôtel Statler, un soir de l'hiver 1943-1944, que James se retrouve face à face avec Hanno et s'aperçoit du secret commun qu'ils s'étaient tu durant leurs mois de Burschenherrlichkeit, mais aussi qu'il est trop tard : devenu l'amant d'un lieutenant qui l'a pris sous sa protection, Hanno est sur le point de partir pour l'Europe.
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Thibault Dachilt