Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !
La question des relations entre langage et réflexion, pensons-nous différemment selon la langue que nous parlons, est importante en linguistique. De nombreux linguistes ont ainsi cherché à démontrer qu’il existerait un lien de causalité entre notre langue et notre façon de penser. "It turns out that if you change how people talk, that changes how they think. If people learn another language, they inadvertently also learn a new way of looking at the world. When bilingual people switch from one language to another, they start thinking differently, too” ["Il s'avère que si on change de langue, cela modifie la façon dont on pense. Si on apprend une autre langue, on apprend également par inadvertance une nouvelle façon de regarder le monde. Quand les personnes bilingues passent d'une langue à l'autre, elles commencent aussi à penser différemment"].
Lera Boroditsky, professeur de psychologie à Standford, présente dans The Wall Street Journal les derniers résultats des recherches menées sur le sujet, en évoquant en premier lieu quelques exemples significatifs des liens entre langage et pensée.
Ainsi, à Pormpuraaw, en Australie, les membres d’une tribu aborigène n’utilisent pas les notions de "droite" et de "gauche", mais utilisent toujours les points cardinaux, ce qui entraine des phrases qui peuvent nous sembler étranges : "Il y a une fourmi sur ta jambe sud-ouest". "As a result of this constant linguistic training, speakers of such languages are remarkably good at staying oriented and keeping track of where they are, even in unfamiliar landscapes. They perform navigational feats scientists once thought were beyond human capabilities. This is a big difference, a fundamentally different way of conceptualizing space, trained by language” [“Après cette constante formation linguistique, les locuteurs de ces langues sont remarquablement bons pour s’orienter et garder la trace de l'endroit où ils sont, même dans des paysages inconnus. Ils accomplissent des exploits scientifiques de navigation que les scientifiques pensaient jadis au-delà des capacités humaines. C'est une grande différence, une manière fondamentalement différente de conceptualiser l'espace, formée par le langage"].
Des études récentes, menées notamment auprès d’étudiants du MIT , montrent qu’on a besoin de nos capacités linguistiques pour compter ; les étudiants devaient compter des points sur un écran, et quand on leur demandait de répéter au même moment les phrases des informations, leurs résultats étaient diminués.
“All this new research shows us that the languages we speak not only reflect or express our thoughts, but also shape the very thoughts we wish to express. The structures that exist in our languages profoundly shape how we construct reality, and help make us as smart and sophisticated as we are” [“Toutes ces nouvelles recherches nous montrent que les langues que nous parlons non seulement traduisent ou expriment nos pensées, mais aussi façonnent l'opinion même que nous tenons à exprimer. Les structures qui existent dans nos langues façonnent profondément la façon dont nous construisons la réalité, et nous aident à être aussi intelligents et sophistiqués que nous sommes"].
Lera Boroditsky conclut son article sur la nécessité d'assimiler l'importance des mécanismes linguistiques pour comprendre notre façon même de voir le monde qui nous entoure![]()
* Lera Boroditsky, "Lost in Translation", The Wall Street Journal, 24 juillet.
5 commentaires
Henriette-Kristel
Cela ne m'étonne pas outre mesure. Bon, un Inuit qui connait une ramée de mots pour décrire la neige en remarquera naturellement mieux l'état et la pensera plus richement qu'un polynésien, certes...and so what?
Ecrire est un mécanisme qui, cela se voit super bien chez Tacite, permet autant de fixer sa pensée que de la créer, et les remarques géniales de l'historien lui sont souvent venues par sa maitrise du latin, au détour d'une construction phraséologique. C'est la même chose qui apparait chez Bossuet. N'est-ce pas une illustration du papier? And so what?
L'argument proposé sur la forme de la justice me parait aussi indéfendable que l'idée selon laquelle "Language is a uniquely human gift".
La conclusion de l'article ("A implique B autant que B implique A" où A est le langage et B la pensée) n'est pas assez forte pour un esprit tordu comme le mien et qui place ailleurs la question de sa liberté. Ma bottom line est que nous sommes une idée des autres, que la conscience réfléchie n'est que le goût qu'offre cette idée selon laquelle nous sommes un, idée donnée symboliquement par la société dans le processus d'individuation par la communication. Nos pensées ne sont qu'un by-product de ce mécanisme. Ici c'est le symbolisme antique de la Parole Perdue qui me plait le plus parce qu'elle est un outil qui permet de traiter largement la question du papier et à ce point d'ailleurs que l'apport de la science ne m'apparait pas clairement : le mécanisme par lequel l'autre vient à nous pour nous créer en tant que conscience réfléchie est un mécanisme du langage (pas seulement de la parole, mais il s'agit bien d'une orchestration de symboles, de rituel) enfoui pour partie intentionnellement dans le but de le protéger (et par là de préserver notre humanité).
A la conclusion (A-> B et B->A) de l'article, c'est alors la forme du paradoxe qui m'intéresse le plus pour pouvoir ouvrir l'esprit de mon petit Maxime qui s'intéresse étonnamment à ces questions. Nous utilisions le même outil pour communiquer avec les autres que pour formuler notre pensée : ne serions nous pas fait du même matériau que nos relations? Il y a entre nous et nos relations une histoire de la poule et de l'oeuf. La relation qui se dessine dans les études de science cognitives de Gardenfors (http://www.lucs.lu.se/peter.gardenfors/)*, entre la conscience réfléchie et la relation à l'autre me parait ici plus éclairante que le papier.
victor yerly
carina
pikasso02
lalige
Wittgenstein, tractatus 5.6.