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critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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Gaza, ... Encore
[dimanche 25 juillet 2010 - 11:00]
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Le conflit israélo-arabe semble parfois être une reprise mot à mot de la maxime qui a rendu Le Guépard célèbre : "tout changer pour que rien ne change". Une nouvelle fois, de nouveaux heurts, et un débouché tragique qui ne débloque rien sinon de provoquer un nouveau tollé, un nouveau débat de sourds où chacun s’accorde et s’abrite sur le principe aussi noble qu’il est devenu fatigué "d’une paix juste au Proche-Orient" et l’appel à un "débat d’idées" qui semble bien difficile à réaliser au-delà de son invocation.

 

Fin mai, une flottille de navires chargés de militants et de matériel a donc été arraisonnée par les forces israéliennes, au cours d’un abordage qui a tourné au drame avec la mort de neuf personnes, et de nombreux blessés de part et d’autre. Par la suite, le Rachel-Corrie, parti plus tard de Chypre, a lui aussi été détourné vers le port d’Ashdod, cette fois-ci sans violence. Depuis la prise de contrôle israélienne des bateaux, le débat s’est installé sur les modalités de l’intervention, le degré de violence employé, la personne des parties prenantes, et la légitimité des actes de chacun, chacun tentant logiquement de défendre sa position, tandis que le récit ou les arguments adverses sont délégitimés. Les commentaires qui font les marges des articles de la presse en ligne en sont un exemple frappant, et ce malgré le travail de modération qui s’exerce à leur égard, lequel ne peut rejeter que les messages explicitement insultants ou racistes, ce qui laisse une large part à la dispute, tout comme dans les débats qui ont été organisés en urgence sur les médias audiovisuels, avant de disparaître, sans plus de suite… Jusqu’au prochain drame.

 

Tout est question de mots : "kidnapping" contre "arrestation", "militants pacifistes" contre "islamistes", "provocation" ou "aide humanitaire", et ainsi de suite. En cela, ce qui est peut-être le plus intéressant dans cet événement se trouve dans son récit, pardon, dans ses récits. De l’événement lui-même, que peut-on dire ? Que les bateaux ont été stoppés, pris sous contrôle, et qu’une violence s’est exercée à ce moment, conduisant au décès de neuf personnes. Guère plus, sans que cela entraîne justement dans un de ces récits. Tout juste peut-on ajouter qu’il est très délicat opérationnellement de prendre le contrôle de six bateaux de nuit, donc dans un espace réduit et mouvant, et sans utiliser d’armes lourdes, ce dont il n’était pas question. Et que les militants sur les navires étaient de toutes origines, issus d’un grand nombre d’organisations, fortement politisés en faveur des Palestiniens, avec une conscience aiguë des difficultés que la population de Gaza connaît et, conséquemment, non neutres dans le conflit en cours.

 

Voire… Commandos israéliens et militants furent eux aussi partie à ce moment de récits qui les dépassent, intégrés, vécus, faits leurs. Les commandos sont ceux de Tsahal… petits-fils, fils et frères des combattants de soixante ans de guerre, en particulier de ceux aussi qui ont vécu la Seconde Intifada et la droitisation de la vie politique israélienne qui s’est opérée à cette époque. Ils sont les héritiers du temps où les espoirs de paix se sont écroulés entre l’attentat du Delphinarium et le bombardement de la maison de Salah Shéhadé, quand le sentiment d’ein brera (pas d’autre choix) qui avait guidé les campagnes israéliennes jusqu’à sa remise en cause par la guerre du Liban de 1982 - la première guerre qu’Israël n’a pas eu le sentiment de mener par nécessité mais par opportunité - a fait un retour fracassant dans la conscience politique et militaire du pays. Depuis 2000, ce sentiment est revenu, nourri par la peur, l’éloignement de l’adversaire, et la douleur. La guerre est un phénomène autotrophe, qui se nourrit d’elle-même et des haines qu’elle engendre : et Israël est en guerre, avec la mythologie, la mémoire et les représentations qu’une guerre produit. En cela, citoyens de leur Etat, les commandos ne sont pas entièrement libres. Non qu’il s’agisse de déterminisme. Simplement, il est illusoire de présupposer de ces hommes qu’ils vont se comporter comme des acteurs "purs et parfaits", selon la formule économique qui semble parfois guider certaines analyses des conflits. Raisonner strictement de façon légaliste ou selon un schéma coûts-bénéfices peut certes parfois être éclairant, mais il serait trop aisé de faire bon marché de l’héritage, de la mémoire et des sentiments d’acteurs qui sont pris, sinon englués dans une réalité, et dont le moindre geste est répercuté à travers la planète. Si l’on tient à analyser froidement la situation, il est un principe scientifique simple qu’il convient de ne jamais oublier : l’observation d’un phénomène tend irrémédiablement à avoir une action sur celui-ci. Ce principe se vérifie au cœur de la matière, il est sans doute encore plus pertinent sur les personnes et devient fondamental lorsqu’il s’agit d’une action volontairement médiatisée. Tel quel, cela n’excuse rien. Mais cela permet de comprendre, d’approfondir et de percevoir l’épaisseur de la situation.

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