Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !

La mémoire bronze souvent les luttes les plus justes, leur donnant reflet d’évidence. En considérant le combat des femmes pour le suffrage au XIXème siècle, la tentation est ainsi grande d’opposer sans nuance les forces du progrès et celles d’un conservatisme appelé à une défaite inéluctable. La différence entre histoire et mémoire se joue sur cette notion d’inéluctabilité ; l’histoire comme discipline scientifique cherche en effet à nous délivrer de l’illusion téléologique en rappelant que la matière du temps est l’imprévu . En dénaturalisant les choix courageux de certains hommes et femmes d’autrefois, le chercheur les grandit plus qu’il ne les minore. Sous la plume de l’historien, ces engagements apparaissent pour ce qu’ils étaient : le produit de l’intime conviction de personnalités qui cheminaient dans l’incertitude, même si elles nourrissaient fréquemment la conviction de s’inscrire dans un certain sens de l’histoire. Rien n’était écrit par exemple au XIXème siècle du succès des revendications en faveur de l’accès des femmes au suffrage en Grande-Bretagne !
Diversité du mouvement suffragiste
Il subsiste en France, un rien de condescendance pour le combat suffragiste. Tout enseignant en a fait l’expérience s’il a évoqué dans ses cours les violences perpétrées par la Women Social and Political Union (WSPU) d’Emmemine et Christabel Pankhurst en 1912-1913. Résumons la pensée des étudiants : "ces bourgeoises réclamaient le droit de vote pour elles, mais les ouvrières auraient préféré un salaire plus élevé" ou "était-il bien nécessaire de se jeter sous le cheval du roi pour cela ?". La tentation est grande pour eux –pour nous– de verser ces manifestations au chapitre des excentricités britanniques. Comme il serait confortable de partager, même malgré soi, les analyses de l’historienne Mona Ozouf et de se réjouir avec elle que "la singularité privilégiée des rapports de sexe en France" – les relations entre hommes et femmes y auraient plus reposé, depuis les Lumières, "sur la séduction et l’échange que sur l’affrontement"– ait évité à notre pays ces désordres par trop anglais …
A tous les enseignants qui voudront mettre l’accent sur la diversité du mouvement suffragiste en s’aidant de quelques exemples, loin de la caricature des "bourgeoises hystériques" et, plus largement, à tous les lecteurs curieux, on ne peut dès lors que recommander l’ouvrage dirigé par Martine Monacelli et Michel Prum . Il se compose de dix portraits d’hommes qui, entre les derniers feux du XVIIIème siècle et les premiers coups de canon du XXème, luttèrent pour l’amélioration de la condition féminine et l’accès des femmes au droit de vote. A voir la forme atypique du livre, on pourrait craindre une confusion entre discours militant et démarche scientifique, entre mémoire et histoire. Ces biographies en quelques pages ressemblent en effet à des tabula gratulatoria et rappellent la démarche d’une première historiographie – désormais datée ?–, articulée autour des grandes ancêtres de la cause féministe. Il n’en est rien ! L’appareil scientifique impressionnant et la sympathie des auteurs pour leur sujet respectif se répondent au contraire avec bonheur pour faire de ces pages une contribution originale à l’étude du féminisme et des rapports hommes/femmes au Royaume-Uni.
Des hommes, pas seulement des maris
L’ouvrage répond d’abord, de manière nuancée et subtile, à la question des origines de l’engagement féministe de ces dix pionniers britanniques. Ceux-ci subissent moins l’influence de femmes ou d’amies dominatrices qu’ils n’épousent un combat auquel ils ont été sensibilisés par leur éducation ou leur mode de vie antérieur. Les premières critiques du mariage n’attendent pas, chez le philosophe William Godwin (1756-1836), ses premiers échanges avec Mary Wollstonecraft. Quant à John Stuart Mill (1806-1873), il apparaît déjà sensible à la question du droit de vote des femmes avant "le début de l’amitié la plus importante de [s]a vie " – la formule désigne sa rencontre avec Harriet Taylor, sa future épouse–. Chez Frederick Lawrence (1871-1961) ou même chez Frederick Lewis Greig (1875-1961), que le Daily Mirror caricatura en "mari faible, à la virilité vacillante" à l’occasion de son mariage avec Teresa Billington en 1907, le féminisme ne prenait pas racine sur un terrain vierge. L’un manifestait avant ses épousailles une curiosité marquée pour d’autres civilisations et modes de vie (l’Inde notamment), où les rapports entre hommes et femmes étaient nécessairement différents ; le second se piquait de "réflexions sociales" avancées. Leur choix d’adjoindre le nom de leurs épouses au leur, comme pour traduire jusque dans l’identité sociale l’égalité qui présidait à leurs rapports conjugaux, n’était, en ce début du XXème siècle, pas moins subversif que les violences perpétrées par les plus exaltées des membres de la Women Social and Political Union (WSPU) de Christabel Pankhurt juste avant la Première Guerre mondiale.
Un lecteur français ne pourra manquer d’être frappé par la manière dont la vie privée nourrit, dans les dix portraits ici tracés, les réflexions exprimées dans la vie publique. Il est difficile, par exemple, de faire la part de l’expérience, voire du plaidoyer pro domo, et des considérations purement philosophiques ou politiques dans les articles de William Johnson Fox (1786-1864) en faveur de l’éducation des femmes. Ils furent publiés par le Monthly Repository à partir de 1827. Comme l’écrit Neil Davie à la suite de l’historienne Barbara Caine, les prises de positions de ce théologien dans l’organe de presse de l’Eglise unitarienne étaient peut-être "déterminé[es] plus par sa propre situation et ses besoins que par une conversion subite à la cause féminine". Sa vie privée pouvait alors être qualifiée de peu conventionnelle, voire de scandaleuse : sans être divorcé, il entretenait des rapports intimes avec Eliza Flower, une jeune femme admirée entre autres par John Stuart Mill et le poète Robert Browning. Cette perméabilité entre vie privée et vie publique ou, plutôt, entre bonheur privé et bonheur public dans la société britannique du XIXème siècle est elle-même digne d’intérêt. Les féministes pensaient peut-être autant le "souhaitable" à partir de ce qu’ils vivaient dans leur couple, qu’ils importaient dans le cadre du foyer des principes déduits de leurs convictions. C’est bien sur le mode de la conversation, donc d’un rapport égalitaire, qu’Emmeline et Frederick Pethick-Lawrence envisageaient ainsi leur couple. Plus globalement, lorsque hommes aussi différents que William Thompson (1775-1833) et Edward Carpenter (1844-1929) s’élevaient contre la consécration des inégalités entre les hommes et les femmes, ils le faisaient aussi en référence à leur expérience : celle d’une amitié fondée sur un rapport d’égalité avec des femmes exceptionnelles, Anne Wheeler et Isabella Ford.
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