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Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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CNL
Un féminisme au masculin
[samedi 24 juillet 2010 - 03:00]
Féminisme, Politique sociale
Couverture ouvrage
Ces hommes qui épousèrent la cause des femmes. Dix pionniers britanniques
Martine Monacelli, Michel Prum (dir.)
Éditeur : L'Atelier
256 pages / 22,80 € sur
Résumé : Portraits de dix hommes engagés en faveur des droits des femmes dans la Grande-Bretagne d’avant 1914.
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Les Dissidents et la cause des femmes au XIXème siècle
     

L’immixtion entre les préoccupations religieuses et les prises de positions politiques se rencontre dans plusieurs de ces vies d’engagement. Nombre de ces hommes qui épousèrent la cause des femmes étaient des Dissenters, ces protestants non anglicans qu’on retrouvait déjà dans les mouvements radicaux en faveur d’un redécoupage électoral et d’une extension du suffrage en Grande-Bretagne à partir de la fin de XVIIIème siècle. L’Eglise unitarienne se serait distinguée à cet égard comme une véritable "religion des femmes"  . Fondée officiellement en 1774, elle comptait à peine 50.000 fidèles au mitan du siècle, mais fournit à la cause du féminisme plusieurs avocats de premier plan. Cette Eglise se distinguait par une très grande hétérogénéité doctrinale, mais aussi par son approche de la Bible : le "Livre" y était regardé comme un texte historique autant que divin. Les unitariens rejetaient surtout l’idée d’un péché originel, ce qui exonérait les femmes de toute responsabilité particulière pour la corruption du monde. William Johnson Fox et Frederick Pethick-Lawrence appartenaient à cette Eglise, dont les adeptes étaient nombreux parmi les amis de John Stuart Mill, par exemple. 
      

Quand l’histoire des femmes et du genre informe l’histoire politique


Plusieurs contributions insistent aussi sur la difficile articulation entre la lutte pour le droit de vote des femmes et le combat pour le suffrage universel. John Stuart Mill tenait par exemple à l’idée d’une éducation au suffrage : il jugeait plus urgent de permettre aux femmes éduquées de participer aux opérations électorales que de généraliser le droit de vote aux catégories les plus pauvres de la société. A l’inverse, les militants ouvriers de la fin du XIXème ou du début du XXème siècles ne plaçaient pas nécessairement le suffrage féminin au premier rang de leurs préoccupations. L’engagement d’un George Lansbury, fondateur avec Keir Hardie de l’Independant Labour Party en 1893, n’en fut que plus courageux. Il organisa la première grande manifestation féministe de Grande-Bretagne, en novembre 1905. Après un défilé dans les beaux quartiers, les manifestantes se dirigèrent vers le 10, Downing Street, où le Premier ministre Arthur James Balfour dut les recevoir. Une autre question passionnante est ainsi soulevée par ce livre : celle de la collaboration entre les ligues masculines et féminines en faveur de l’extension des droits des femmes. Or, il semble bien que le front commun entre ces organisations plus souvent mixtes qu’exclusives se soit déchiré un peu avant 1914, sur la question de l’usage de la violence. En ce sens, rien n’annonçait en 1914 le proche succès du combat pour le suffrage féminin en Grande Bretagne. Le féminisme y était même, en un sens, plus divisé que jamais !

L’ouvrage dirigé par Martine Monacelli et Michel Prum intéresse, au-delà de l’histoire des femmes et des rapports entre les sexes, l’histoire politique du Royaume-Uni. La multiplication des associations masculines visant à promouvoir le suffrage féminin entre 1897 et 1914   témoigne en ce sens de la précocité de la culture associative – et, pourrait-on ajouter, partisane – dans ce pays. Le livre évoque également les rapports entre la famille des libéraux et celle des "socialistes" au XIXème siècle. En l’espèce, c’est encore la nuance qui l’emporte, loin des affrontements ou de l’imperméabilité des cultures politiques que nous serions tentés d’imaginer. L’utilitarisme benthamien – où la réflexion sur l’apport des minorités à la société tenait une place importante, voir l’Essai sur la pédérastie de Bentham en 1785 – était ainsi regardé comme un "grand ancêtre" par un utopiste comme Robert Owen ; le libéralisme de James Mill ou de son fils John Stuart faisait figure de "cousin éloigné" pour le "socialiste" William Thompson. Les échanges entre l’utilitarisme "libéral" et les premiers penseurs du socialisme britannique étaient constants.

L’émergence du travaillisme britannique, quelques décennies plus tard  , et le déclin conséquent du Parti libéral, forment un autre des arrière-plans très riches de l’ouvrage. On comprend que le combat des féministes qui, comme Victor Duval (1885-1945) furent emprisonnés pour leurs idées, affaiblit des libéraux dont l’opinion publique finit par condamner les atermoiements et la mauvaise foi sur la question du suffrage féminin. Comme l’écrit Martine Monacelli dans son introduction, "les leaders conservateurs furent en général plutôt favorables à l’octroi du vote aux femmes sur les mêmes critères que les hommes, et leurs adhérents plutôt hostiles ; chez les Libéraux, qui craignaient que les femmes votent conservateur, ce fut l’inverse"  . Les craintes des Premiers ministres Asquith et Lloyd George   quant aux effets électoraux du vote des femmes préfiguraient celles des radicaux français, qui firent échouer les lois sur le suffrage féminin dans les années 1920 et 1930. Y aurait-il une morale genrée de l’histoire ? Libéraux comme radicaux connurent le déclin après s’être s’égarés dans ces médiocres calculs de boutique électorale. De plus superstitieux que nous pourraient dès lors s’écrier : "Malheur aux adversaires de l’égalité des sexes ! En démocratie, ils finissent toujours par être punis dans les urnes".

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