On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

* Cet ouvrage est publié avec l'aide du Centre national du livre.
"Nous ne pouvons pas reconstituer le monde tel que le voyaient des gens disparus depuis des siècles" lit-on au détour d’une page du Diable dans un bénitier, le nouvel ouvrage de Robert Darnton paru chez Gallimard en 2010 pour la traduction française . L’œuvre de l’historien américain semble pourtant chercher à apporter des réponses à cette question en apparence insoluble. Dès son livre Bohême littéraire et Révolution, Robert Darnton montrait, à la suite de l’historien Daniel Mornet , que les hommes des Lumières ne lisaient pas tant les auteurs retenus par la postérité qu’une littérature de second ordre aujourd’hui bien oubliée. Le Diable dans un bénitier se concentre exclusivement sur la part la plus sulfureuse de cette "sous-littérature" que constituent au XVIIIe siècle les libelles . Le terme de "libelle" nécessite une définition, n’étant plus guère utilisé dans le monde contemporain. "Libelle", du latin libellus, petit livre, est passé en français dans une acception juridique (requête) puis avec un sens nettement péjoratif : à partir du XVIe siècle le mot libelle est employé pour désigner un court écrit diffamatoire. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les libelles connurent un succès foudroyant et constituèrent une part très importante de la littérature clandestine déjà étudiée par Robert Darnton dans ses précédents travaux.
Que lisaient les hommes du XVIIIe siècle ?
Le plan de ce volumineux ouvrage est simple et efficace. Le livre se compose de deux parties : l’une, historique, consacrée à la production des libelles, la seconde, thématique, centrée sur l’analyse de leur contenu. La première partie décrit avec brio le monde des libellistes, véritables "Rousseau du ruisseau" acculés à gagner leur vie en diffamant le monde de la Cour et de la capitale. Elle fait surgir de l’ombre une foule de laissés-pour-compte du panthéon littéraire du XVIIIe siècle ; une "bohême" avant la lettre. Rappelons que la liberté de la presse n’existait pas sous l’Ancien Régime. L’édition était placée sous le contrôle du pouvoir royal, qui depuis le XVIe siècle avait progressivement mis en place une administration spécialisée, chargée de faire appliquer la censure. Au XVIIIe siècle, le directeur de la Librairie – Malesherbes de 1750 à 1763 – dirigeait environ une centaine de censeurs dont le rôle était de veiller à ce qu’aucune publication ne portât atteinte à la religion, à l’État ou à la morale. Après lecture du manuscrit, les censeurs royaux délivraient un privilège autorisant la publication de l’ouvrage à l’intérieur du royaume. Cependant, ce système ne fut jamais pleinement efficace et ne put empêcher l’explosion de la littérature clandestine au XVIIIe siècle. Des livres imprimés à l’étranger, aux Pays-Bas, en Suisse ou à Londres, dans le quartier de Grub Street où se regroupaient les plumitifs en exil, étaient introduits clandestinement en France et diffusés soit par des colporteurs, soit par des libraires peu scrupuleux. Les peines encourues avaient beau être lourdes (amendes, emprisonnement, le plus souvent à la Bastille), le pouvoir royal ne parvenait pas à endiguer le succès que rencontrait cette littérature interdite qui mêlait les genres les plus "bas" (libelles, calomnies, écrits pornographiques…) aux œuvres des philosophes. La littérature clandestine était d’autant plus difficile à contrôler que les hommes de pouvoir tenaient une position ambiguë par rapport à la censure : le système des permissions tacites, fort utilisé par Malesherbes, proche des "philosophes", autorisait la parution d’ouvrages qui n’étaient ni approuvés ni interdits par les censeurs royaux. Certains nobles ou ministres subventionnaient des libellistes clandestins pour rédiger des textes hostiles à leurs adversaires ou des textes de propagande. Comme le montre Robert Darnton, les inspecteurs de police, chargés de réprimer les libraires qui diffusaient des livres sous le manteau, étaient parfois issus eux-mêmes de ce monde de la clandestinité littéraire et jouaient les agents doubles !
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