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critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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CNL
Différences – de la lecture
[dimanche 18 juillet 2010 - 15:40]
Linguistique-Sciences du langage
Couverture ouvrage
Battements du secret littéraire. Lire Jacques Derrida et Hélène Cixous (vol. I)
Ginette Michaud
Éditeur : Hermann
346 pages / 36,10 € sur
Résumé : Lire Derrida lisant Cixous, lire Cixous lisant Derrida, tous deux donc se lisant, s’élisant, à la vie à la mort.
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Voiles, battements, cryptes

Les Battements proposent toutefois certains axes de lecture, qui articulent l’exercice du commentaire. Et s’il ne fallait en retenir qu’un seul, il s’agirait sans nul doute de celui du secret. Car, chez Cixous comme chez Derrida, la littérature se trouve investie d’un “pouvoir discret”, qu’il faut, à en croire G. Michaud, penser dans une triple direction.

Premièrement, le “secret littéraire” détermine la logique de l’archive, que G. Michaud découvre sous le beau nom d’Ombilic, dans un chapitre qu’elle intitule précisément “Ombilic (l’œuvre à l’insu de l’archive)”. Logique à tous égards paradoxale : d’une part en effet, l’œuvre, dans son existence configurée (par sa clôture livresque) et légitimée (par sa publication), s’augmente toujours d’une profondeur secrète, qui correspond à la crypte de sa naissance, c’est-à-dire à son “archive”, détenue, dans le cas de Cixous, à la Bibliothèque nationale. Mais si l’œuvre dépend ainsi du secret d’une archive, la question se complique chez HC, dès lors que l’œuvre secrète infiniment sa propre archive, la contenant et, en quelque sorte, la précédant : “Qu’advient-il à et de l’archive, le lieu en principe de dépôt des traces, lorsque le livre déjà "est plus grand que lui-même, porteur de livres autres et à venir", et que, de plus, "il comporte aussi son archive, les empreintes de sa venue, de son procès" ?”, demande G. Michaud en citant Mireille Calle-Gruber. Ainsi, le secret de l’archive a lieu tout à la fois dans et hors de l’œuvre : il s’agit dès lors d’une archive sans arkhè, qui destitue toute assignation originaire et met en question la possibilité même d’une investigation génétique au sens traditionnel.

Deuxièmement, le secret littéraire doit être conçu comme l’envers d’une révélation (paradoxale). La littérature se définit en effet par son “pouvoir discret” de manifestation, manifestation “qui peut aussi se révéler trahison ou traîtrise puisqu’elle peut toujours découvrir ‘en vue de voiler’, feindre de se dévoiler pour mieux se couvrir, ou pire parler tandis qu’elle se tait”  . La logique du secret constitue donc la logique même du sens (littéraire), en tant qu’il trouve la ressource “d’infinitiser le suspens entre voilement et dévoilement”  

La littérature et la vie

Mais, troisièmement donc, il semble que la pensée du secret soit, chez Cixous et Derrida, inséparable d’une pensée de la puissance, et plus spécifiquement de la puissance vitale. Car, comme le rappelle G. Michaud, le “battement” du secret est aussi bien battement de la différence entre la vie et la mort. En témoigne par exemple telle analyse concernant l’“arrivance” de la lettre lacanienne : cette lettre qui, “d’un côté, […] n’arrive pas à arriver”, et “de l’autre […] arrive avant la lettre”. G. Michaud y reconnaît un “battement, oscillant lui-même entre la vie et la mort (battement de mort, dead beat, ou pulsation de vie ?”  . Ce qui bat, depuis le fond sans fond du secret littéraire, c’est donc tout à la fois le rapport entre l’œuvre et l’archive, le rapport entre le voilement et le dévoilement, le rapport entre Cixous et Derrida, et, en lui, le rapport entre la vie (du côté de Cixous) et la mort (du côté de Derrida). “Étrange différend” en effet, dont le Prière d’insérer de H.C. pour la vie, c’est-à-dire… interroge l’origine ou la revenance : “D’où revient cet étrange différend, cette ‘dispute’ interminable entre Jacques Derrida et Hélène Cixous, au cœur de leur accord, quant à ce que réserve la mort au fond de la vie même, avant la fin ? Comment l’une peut-elle se tenir du côté de la vie, alors que l’autre, lui, se sent aspiré du côté de la mort ?”  .


Et l’une des perspectives les plus stimulantes du livre de Ginette Michaud nous paraît résider dans ce qu’il inaugure d’une méditation sur la puissance et sur la vie : appel de vie, déterminé chez Derrida par sa rencontre avec Cixous, comme si, écrit Peggy Kamuf, citée par G. Michaud, “une réflexion sur l’écriture de Cixous menait enfin [Derrida] à une pensée de la ‘puissance’ que, non seulement aucune phénoménologie ni aucune philosophie n’avaient encore jamais fournie, mais que même ses propres lectures les plus ébranlantes de tant d’autres poètes (Mallarmé, Jabès, Artaud, Genet, Blanchot, Kafka, Celan, etc.) n’avaient pas encore mise au jour”  . Et cette pensée de la puissance est identiquement une pensée de la vie, ou plus exactement du rapport entre la littérature et la vie : c’est en effet la littérature qui se rapporte à la vie comme “sur-vie, ou force sur-vivante, super-vivante”  , écrit encore P. Kamuf. Par la littérature, donc, la vie trouve à se révéler comme survie. Le terme indique d’ailleurs explicitement qu’il ne s’agit nullement d’une vie “nue”, simple ou simplifiée : il ne peut en effet n’y avoir de survie qu’à la condition que la vie elle-même s’organise à partir d’un rapport à la mort.

Il faut donc supposer, avec G. Michaud, que de même que Derrida rencontre en Cixous le “côté de la vie”, de même, Cixous rencontrerait en Derrida le “côté de la mort” : c’est dans ce croisement seul qu’il peut y avoir survie – survie, c’est-à-dire tout à la fois plus que la mort et plus que la vie, cette hyperbole étrange étant cela même qui, secrètement, s’écrit.

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