Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !

Le dernier livre de Ginette Michaud, Battements du secret littéraire, a pour difficile objet une rencontre. Une rencontre – voilà qui insiste au lieu de la différence, et en elle, de l’altérité : on rencontre autrui, on ne le constitue pas, écrivait jadis Sartre. Par quoi la rencontre excède infiniment ses propres circonstances et conditions, qui appartiennent à la dimension de l’analogue et du commun : “Faut-il rappeler ce qui ont en commun, ces deux écrivains philosophes, philosophes poètes, quel(s) héritage(s) les partagent ?”, s’interroge ainsi Ginette Michaud. Et encore, sur le mode palinodique, cette fois : “Fallait-il rappeler ces biographèmes, ces faits, ces dates, toutes ces "preuves" et cette artefactualité dûment archivée, et même bien connue, presque trop bien connue, rendue étrangement familière depuis qu’ils se sont mis à en raconter des bribes, à faire eux-mêmes le récit de leur légende ?” .
Le rappel a lieu, cependant, car croisement factuel il y eut, à trois reprises : d’abord, lors du colloque “Lecture de la différence sexuelle”, organisé par le Centre d’études féminines de l’université Paris 8 au Collège international de philosophie ; ensuite, dans le texte même de Voiles, “recueil cosigné par les deux auteurs où, là encore, entre "Savoir" de Cixous et "Un ver à soie" de Derrida […], la lecture de la différence sexuelle se fera événement "entre" ces deux textes se lisant en miroir” . Mais au cœur même de la “communauté” de la rencontre s’inscrit l’assomption de la différence – sexuelle –, reconnue par G. Michaud comme un “événement unique dans l’histoire de la littérature, […] un événement survenu une seule fois et peut-être une fois pour toutes” . Troisième croisement, enfin : la lecture consacrée par Derrida à l’œuvre de Cixous en 1999 “au moment où il prononce […] la conférence inaugurale de la décade de Cerisy, ‘H.C. pour la vie, c’est-à-dire…’”, conférence “qui appellera la contrepartie très joycienne d’esprit dès le titre, du Portrait de Jacques Derrida en Jeune Saint Juif paru deux ans plus tard” .
On le voit, il n’y a donc véritablement rencontre qu’en le hasard d’une “disjointure” où, écrit G. Michaud en s’appuyant sur un texte de René Major, l’intersection “se produit” en un punctum différentiel où elle ne s’épuise pas, arrivant à la fois “entre leurs textes et entre eux [HC et JD], en réalité et virtuellement” . Et l’un des mérites de l’ouvrage de G. Michaud est précisément de surmonter la tentation biographique – ou hagiographique – et de faire apparaître les trois différences qui font la richesse de la rencontre entre Cixous et Derrida : la première, et la plus explicite, est la différence sexuelle ; la seconde correspond au partage entre littérature (Cixous) et philosophie (Derrida) ; la troisième, la plus profonde et la plus complexe, est la différence entre la vie (Cixous) et la mort (Derrida). C’est, en dernière instance, cette différence que l’articulation des deux œuvres aura su encrypter.
Comment, dès lors, rendre compte de cette articulation ? Comment la déchiffrer, tout en respectant son secret, si son secret constitue en effet sa puissance ? C’est là tout l’enjeu des Battements du secret littéraire, et des “exercices de lecture” que G. Michaud se propose d’y mener (notamment dans la seconde partie de son livre, intitulée “Circonfections. Les lire en secret”). Ces exercices portent sur des textes nombreux : entre autres, Voiles, Fourmis, H.C. pour la vie, c’est-à-dire… (Derrida), Jours de l’an, Portrait de Jacques Derrida en Jeune Saint Juif (Cixous). Exercices, indique G. Michaud, qui “ne visent pas tant […] à dresser un inventaire des divers échanges prenant corps entre les œuvres de Derrida et d’Hélène Cixous qu’à circonscrire quelques-unes des modalités les plus intrigantes, provocatrices, que prennent ces "rapports" textuels entre ces œuvres” .
Il s’agit donc de produire, pour ainsi dire, la lecture d’une lecture (réciproque) : lire Cixous et Derrida se lisant, et parvenir à respecter l’injonction méthodologique qui, selon G. Michaud, règle la relation entre les deux auteurs, celle de la “métaphrase”. La métaphrase constituerait dans ce contexte une modalité spécifique du commentaire, qui ne correspond ni à la “paraphrase”, ni à la “citation au sens courant du texte” : la métaphrase “aborde le texte de l’autre sans y toucher presque, en se gardant le plus possible de la violence d’appropriation menaçant dans toute interprétation” .
C’est cette injonction métaphrastique qui paraît gouverner les exercices de lecture déployés par G. Michaud, qui cherche en effet à organiser son discours de manière à laisser les textes commentés manifester leurs articulations propres, aviver leurs événements singuliers, et réserver leur puissance de secret : la technologie critique repose alors essentiellement sur la suggestion, l’hypothèse et la question, et sur un protocole de citation qui tend à ménager, dans la dimension même du discours de commentaire, un lieu où le texte lu puisse s’accueillir et résonner en propre.
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