Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
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Massenet ne croyait pas si bien dire lorsqu'en 1884 il déclarait à un journaliste du Figaro qu'il en était venu à admirer en Wagner moins le compositeur qu'un phénomène littéraire – nous dirions aujourd'hui intellectuel. Que ce phénomène n'a aucun équivalent dans l'histoire de la musique nous est démontré une fois de plus, et superbement, dans le Dictionnaire encyclopédique Wagner que vient de publier Actes Sud sous la direction de Timothée Picard. Ni Bach ni Beethoven, et Haydn, Mozart et Schubert encore moins, ne visaient à créer un système, à le justifier par des écrits théoriques, à susciter autour d'eux une atmosphère de propagande, à créer autour de leur œuvre un festival – le mot s'est tant banalisé depuis qu'on ne perçoit plus ce que l'idée avait d'inédit en 1876 –, sorte de Lourdes musical auquel on viendrait comme en pèlerinage. Ni même Berlioz, qui avait pourtant de son vivant ses partisans acharnés comme il avait ses détracteurs. Autour du Maître de Bayreuth – expression déjà sémantiquement chargée – et largement par lui s'est constituée une véritable idéologie wagnérienne, invitant à son tour à conceptualiser une sorte d'homo wagnerianus. Cette mythification du compositeur et de son oeuvre, par lui et après lui, qui est l'un des grands thèmes sous-jacents du présent Dictionnaire, autorisait évidemment les dérives les plus dangereuses. Ces dérives, le livre ne les élude point, au contraire, avec des entrées sur Antisémitisme, Germanité, Hitler (cette dernière excellente), Judaïsme dans la musique, Nazisme, Politique musicale des nazis, Racisme et antisémitisme, Responsabilité, Totalitarisme, Völkisch. Thomas Mann, l'un des grands héros du Dictionnaire, finira par écrire, en 1944 : "La révolution wagnérienne fut en art un phénomène apparenté à la révolution national-socialiste" ; et Herbert Marcuse, dès 1938 : "Le Troisième Reich n'a pas de plus grand ancêtre ni de représentant plus accompli de son idéologie". Sans prétendre apporter une réponse définitive – qui le pourrait ? –, l'ouvrage clarifie admirablement la question, et notamment le problème, âprement discuté lors des dernières décennies, des caricatures antisémites que certains ont vues, à tort ou à raison, dans l'œuvre de Wagner (Alberich, Mime, Beckmesser, Klingsor).
Disons tout de suite que le Dictionnaire encyclopédique est une aubaine pour tout wagnérien. Si vous en avez dans votre famille ou parmi vos amis, c'est le cadeau idéal. Bien imprimé, aisément maniable malgré son poids et ses quelque 2500 pages – d'un point de vue technique Actes Sud a vraiment fait merveille –, réellement encyclopédique, d'une lecture constamment stimulante, il tient parfaitement ses promesses. On y trouvera des entrées de nature biographique, sur Wagner lui-même, sa famille, son entourage, ses contemporains, ses amours, ses haines, ses animaux domestiques, ses domestiques, ses tailleurs ; des entrées individuelles sur les opéras et leurs personnages, et sur les écrits de Wagner ; pays et villes, visités par lui ou envisagés du point de vue de la diffusion de son œuvre ; compositeurs, qu'ils aient peu ou prou subi l'influence de Wagner ou qu'ils l'aient rejetée (on trouvera Darius Milhaud, l'un des plus virulents, à la lettre S – Groupe des Six) ; artistes, écrivains, philosophes, musiciens ou bien connus de Wagner, ou bien influencés par lui ; interprètes wagnériens, chefs d'orchestre, metteurs en scène, cinéastes ; questions bibliographiques (très bonne mise au point sur les sources), éditions et publications wagnériennes ; critiques musicaux et musicologues, y compris des vivants, ce qui pose toujours de délicats problèmes de choix, mais peut se défendre – on est moins convaincu par la formule maladroite "né au XXe siècle", dont l'emploi n'est d'ailleurs pas systématique. Et aussi, et c'est peut-être ce qui fait l'originalité principale du volume, des exégèses thématiques – nombre d'entre elles de la plume du coordonnateur scientifique (Créer après Wagner, Crise de la culture européenne, Écrire Wagner, Éros, Femmes et crise de l'identité, Culte du Héros, Idéalisme, Irrationnel, Maladie, Parodies, Influence de Wagner sur la poésie, Religion et art, Rêverie élémentaire, Snobisme, Totalité, et j'en passe). Ce riche tissu, nourri de références abondantes et précises, forme une vaste enquête sur la place de Wagner dans le modernisme occidental sous tous ses aspects.
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