Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr

En outre, lui aussi paiera d'une vie mutilée son engagement. Devenu ministre en 1956, Bibo sera un des rares à rester jusqu'au bout dans sa fonction alors que l’intervention russe renverse Imre Nagy.
Arrêté, Bibo sera désormais marginalisé ; devenu employé de bibliothèque, il sera coupé de tout un monde universitaire qui se développe sans lui mais son souvenir et son influence demeurent importants en Hongrie où il paraît le pendant de Lukacs dont la compromission ultérieure avec le régime ternira le parcours.
Un patrimoine extraordinaire peu, voire mal, révélé
En plus de ces trois figures centrales, on croisera en ordre dispersé dans cet ouvrage Zygmunt Bauman, le sociologue polonais, Bronislaw Geremek, Sandor Marai ou Ivan Klima pour les plus célèbres. C'est donc une œuvre utile qu’a réalisée l'historienne et philosophe en présentant une sorte de radiographie intellectuelle de la dissidence en Europe Orientale et Centrale. On regrettera cependant que l'ouvrage comporte quelques défauts qui en minimisent l'intérêt et la portée.
Alexandra Laignel-Lavastine, en effet, développe une tendance récurrente à tenter de relier les évènements historiques qu'elle évoque à des faits plus contemporains et à établir des correspondances et des rapprochements parfois peu fondés.
Ainsi, on s'interrogera sur la pertinence d’aborder le problème des banlieues au cœur d'un chapitre sur Bibo ou de relier guerre en Bosnie et guerre en Tchétchénie en nous livrant de tous ces conflits une vision indignée sur le mode de la critique de "l'inaction occidentale". On relierait ainsi le passé communiste et l’abandon occidental des Etats satellites de l'URSS à la passivité contemporaine à l'égard des Russes et des Serbes. On eût préféré ici une certaine réserve tant le fait de plaquer l’analyse historique d'une époque sur une autre devient propice aux raccourcis et aux simplifications abusives.
Les autres intellectuels évoqués par l’auteure le sont de manière assez désordonnée, sans grande cohérence systématique ou chronologique au gré de la réflexion et de ses hasards.
Enfin, on regrettera malgré l'intérêt de l'ouvrage qu'il ne soit conclu d'une synthèse qui aurait permis d'appréhender le phénomène de la dissidence dans ses traits communs, une sorte de théorisation de la dissidence alors qu'il ressort quelques idées forces importantes et novatrices de ce travail.
Le travail de la dissidence à redécouvrir
En premier lieu, la dissidence fut pour beaucoup l'œuvre de démocrates de gauche critiques et non de conservateurs à la Soljenitsyne dont le rôle demeure néanmoins important dans le contexte spirituel russe. Elle fut aussi une revendication d'un nouveau modèle social et non la soumission sans condition au consumérisme occidental et à un capitalisme débridé. En outre, elle fut une revendication claire de l'insertion des pays d’Europe de l'Est dans l'espace européen et non l'expression d'un nationalisme rétrograde. Pour autant, elle fut très peu l'œuvre de marxistes critiques à la notable exception de Bauman.
De plus, la pensée de la dissidence présente certainement des origines intellectuelles communes. On constate en arrière plan une conception philosophique très profondément enracinée dans la pensée du XXème siècle et en particulier une influence majeure de la pensée phénoménologique. C'est tout d'abord, indéniablement, une philosophie du sujet irréductible, un sujet cartésien, rationnel, moral, un sujet monadique qui fonde son autonomie morale dans son autonomie ontologique. Cette autonomie culmine dès lors dans une éthique qui repousse tous les déterminismes sociaux et historiques par une libre détermination volontaire. Cette éthique préserve néanmoins l'idée d'une responsabilité à l'égard d'autrui et de l'histoire.
Cette pensée a ainsi pour figures tutélaires Augustin, Platon et Husserl et peut se définir comme un personnalisme sécularisé, laïque, reprenant un certain nombre de concepts chrétiens ce qui ne surprendra pas chez des auteurs imprégnés de christianisme mais très fortement sceptiques à l'égard des institutions ecclésiales et souvent agnostiques. On constate néanmoins que la dualité du concept de personne, qui entraîne l'irréductibilité de la liberté absolue de conscience, leur est transversale.
Ainsi le phénomène de la dissidence fut loin d'être une simple accumulation d’individualités "aux estomacs faibles" pour reprendre la définition de Milosz mais une communauté d'esprit invisible, une image de ce que Péguy appelait le mystique et qu'il comparait lors de l'affaire Dreyfus à la dégénérescence politique qui menace sans cesse de telles irruptions dans l’histoire d'une exigence éthique inconciliable résolument avec toute raison d'Etat et toute idéologie qui justifierait les injustices de l'histoire et les victimes au profit d'un destin collectif.
Que cette collectivité soit la nation, la patrie, l'édification du socialisme, la dissidence rejoint cette capacité des intellectuels depuis l’affaire Dreyfus à dire non aux formes d’idolâtrie moderne. A ce titre, les trois auteurs évoqués méritaient cet hommage livresque dont on aurait aimé qu'il puisse leur rendre encore davantage justice en soulignant cette cohérence de pensée et cette communauté d'intentions![]()
3 commentaires
L'auteur
Je ne connais pas Mme Laignel-Lavastine et ne lui voue aucune aversion particulière. Cette critique ne cherche donc nullement à l' atteindre.
Je ne suis pas sans ignorer les difficultés relationnelles de l' auteure avec Patrick Desbois et la polémique qui s'en est suivie.
Je ne suis en rien partie prenante dans ces sombres querelles universitaires.
Il est évident que la phrase qui débute par "LIt-on "est coupée et je ferai mon possible pour qu'elle soit rétablie en son entier , pour le reste, je crois que les questions théoriques restent entières et que ce n'est pas remettre en cause ma qualité de locuteur de la langue de Molière qui fera de ce bon livre , je le dis, une oeuvre philosophique et historique majeure, ce qu'elle n'est malheureusement pas.
Je crois néanmoins qu'il y a beaucoup de degrés entre le blâme et l' éloge et que cet article ne conclut ni dans un sens ni dans un autre.
Cet ouvrage m' a intéressé en me laissant parfois sur ma faim. C'était ma seule ambition que de retranscrite cette impression de lecteur honnête
Cordialement.
Baruch
Vous êtes certainement un proche de Mme Laignel Lavastine , dont le livre est ici critiqué avec mesure alors même que certains passages relèvent en effet du café du commerce upper class et auraient mérité à mon sens d'être tancés plus vertement. L'auteur de l' article est à mon sens beaucoup trop modéré. Le passage sur les banlieues est tristement risible et ne reflète que les opinions de Mme Laignel qui n' intéressent à vrai dire personne.
Il serait souhaitable d' aborder les questions posées par cet article sur les fondements philosophiques de la dissidence et ne pas nous donner une leçon de grammaire très suffisante et très méprisante qui prouve simplement que l'auteur a finalement visé juste en constatant certaines insuffisances de la réflexion fondamentale de cet ouvrage.
un des noms du Livre
j'en donnerai deux exemples (pars pro toto)
Sur Milosz(poète que j'ai lu et aussi entendu )
vous écrivez
"Pologne, un de ses poèmes les plus émouvants traite du ghetto de Varsovie ; il porte en lui l'indifférence de certains varsoviens "
Sans doute aurait-il fallu écrire":" après "Pologne".
Il me semble vraiment TRES "maladroit" et d'une extrême lourdeur, d'écrire que le poème "porte en lui l'indifférence": c'est pourtant là votre "ordinaire"!
Même syntaxe impossible dans le paragraphe qui suit"lit-on ce poème"et tandis qu'on se demande encore lequel, on est happé dans une faute d'orthographe" Toi qui aS lésé"
"La dissidence" et sa dignité ne demandent qu'on lèse à ce point la langue et l'entendement :Et si votre question est "d'atteindre" A.Laignel Lavastine, ce n'en est que plus raté