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Critiques artistiques

Entretien avec Vannina Micheli-Rechtman
[jeudi 01 juillet 2010]



Nonfiction.fr : Vous avez publié en 2007 La psychanalyse face à ses détracteurs (Aubier). Or, le détracteur est le pendant de l'admirateur. L'un valorise lorsque l'autre dégrade. C'est l'un des ressorts des polémiques autour de l'oeuvre de Freud, mais aussi la destruction du débat. Votre posture fait rupture en proposant de penser les débats que soulève la psychanalyse à partir de la critique épistémologique. Et le lecteur se dit immédiatement : la critique de la psychanalyse est donc possible ! Pourriez-vous revenir sur ces débats et, en particulier, sur les conditions de possibilité de la critique de la psychanalyse ?
 
Vannina Micheli-Rechtman : Depuis le début de son invention la psychanalyse a toujours dû faire face à des critiques plus ou moins virulentes, plus ou moins fondées. Elles proviennent pour la plupart d'autres discours et pratiques cliniques – psychiatrie, certains courants de la psychologie – et de la philosophie, qui s'attaquent à certains aspects du freudisme : son positivisme, la centralité de la sexualité, etc. et qui mettent en cause sa pertinence, son efficacité jusqu'à son actualité, usant d'arguments le plus souvent polémiques et peu constructifs. L'histoire de la psychanalyse est jalonnée d'attaques et de remises en question qui montrent la nécessité d'examiner sa place dans la société, d'interroger son épistémologie afin de maintenir vivants son développement et sa transmission.
 
Nonfiction.fr : Et les détracteurs d'aujourd'hui ?
 
Vannina Micheli-Rechtman : Les détracteurs d’aujourd’hui  focalisent le débat sur la violente polémique issue des psychologues comportementaux et d'historiens très critiques de l'oeuvre de Freud : ce sont par exemple les auteurs du Livre noir de la psychanalyse publié en 2005 et dans la suite ce livre anti-freudien de Michel Onfray largement critiquable et critiqué.
 
Nonfiction.fr : Comment vous situez vous dans ce débat ?
 
Vannina Micheli-Rechtman : Mon projet est de situer l'originalité de la place de Freud dans les débats épistémologiques du dix-neuvième et vingtième siècles et de proposer une lecture de certains concepts psychanalytiques à partir de courants critiques issus du champ de la philosophie.
 
Nonfiction.fr : Les théories d’un certain nombre de ses détracteurs peuvent-elles constituer un éclairage sur la psychanalyse ?
 
Vannina Micheli-Rechtman : Oui, en effet. D'où l'intérêt d'analyser les rapports de la psychanalyse à ses détracteurs, en partant des débats et polémiques actuels, afin de les resituer dans la perspective de l'ensemble des réfutations de la psychanalyse, en analysant leur contexte historique et intellectuel, conceptuel essentiellement philosophique afin de mieux saisir les enjeux avancés par les détracteurs contemporains. Ces derniers puisent notamment dans les dogmes modernes de l'exposition scientifique les éléments épars d'une prétendue contestation définitive de sa validité, mais Freud en avait déjà anticipé les principales tendances.
 

Nonfiction.fr : Pouvez vous détailler les principaux enjeux de ces débats ?

Vannina Micheli-Rechtman : Mon projet est de revisiter les débats de la psychanalyse avec l'herméneutique, en montrant comment le freudisme en modifie l'histoire, avec la science, en partant de la querelle entre les sciences de la nature et les sciences de l’esprit, et enfin, avec la philosophie du langage, puisque Wittgenstein se présentait comme un disciple de Freud.
 
Nonfiction.fr : Au delà des détracteurs, il y a le travail critique des psychanalystes eux-mêmes qui contraste avec une réputation de dogmatisme. Que peut-on dire du sens de ce travail critique et clinique ?
 
Vannina Micheli-Rechtman : Le travail critique interne à la psychanalyse est constant, débute avec Freud lui-même, et se poursuit nécessairement avec ses successeurs, car l'un des enjeux de l’inventeur de la psychanalyse aura été de fonder une science qui viendrait prendre place dans le champ des sciences de la nature. Pour ce faire il s’intéresse aux disciplines de son époque dans lesquelles il puise des éléments pour construire son oeuvre théorico-clinique, ce qui l’éloigne définitivement de tout dogmatisme. Cette insistance de Freud sur l’épistémologie et la scientificité de la psychanalyse nous montre à quel point Freud est un chercheur, un inventeur, qui va puiser dans des champs très différents pour pouvoir élaborer le modèle d’une pratique inédite. Écrivain autant que scientifique, il donnera à la psychanalyse des mots qui viendront aussi bien du champ littéraire (sadisme ou masochisme) et mythologique (Œdipe), que du modèle physicaliste et biologique (pulsion, sublimation). Son invention dépasse son projet initial conçu comme scientifique et la constitution de ces emprunts se fonde tout autant sur l’originalité de son expérience, que sur les nécessités théoriques qu’elle implique dans sa pratique. Il faut insister sur le fait que la psychanalyse se pratique par l’écoute de la singularité du cas par cas. Freud sera réticent à produire une théorie générale ou une synthèse globale car cet élément de méthode implique le fait que la théorie est toujours à reconstruire. Le mode de constitution du savoir psychanalytique ne peut se faire que dans un aller retour entre les idées et le matériel de l’expérience. En cela, la démarche freudienne est spéculative, mais elle conserve un lien constant avec le matériel empirique. Le mouvement d’aller retour entre les idées et le matériel clinique fait la particularité des avancées freudiennes. C’est là aussi que la théorie de l’après-coup vient caractériser la clinique psychanalytique. Cette dimension nous met en garde contre l’idée d’une théorie qui aurait été fixée une fois pour toutes.

 

Auteure de La Psychanalyse face à ses détracteurs (Aubier, 2007), Vannina Micheli-Rechtman est psychanalyste, membre d’Espace Analytique, psychiatre, docteur en philosophie, chargée d’enseignement à l’université Paris 7-Denis Diderot et chercheure au Centre de recherches Psychanalyse et Médecine (CRPM). Cet entretien a été réalisé par Samuel Lézé

 

Dossier à lire sur nonfiction.fr : "Freud et Onfray, le crépuscule d'un débat".

 

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1 commentaire

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personne invitée

07/11/12 23:17
il serait utile que les psychanalystes lisent les ouvrages d'onfray et livre noir pour pouvoir en discuter ici.

Ceci constituerait un minimum pour lire une interview intéressante.

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