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Bienvenue dans l’ère des raccourcis
[jeudi 01 juillet 2010]



Sur ce que Onfray a déchaîné, tout a-t-il déjà été dit ? Faut-il revenir encore sur un débat qui a bien occupé la scène intellectuelle française ? C’est que la querelle est d’importance car elle renvoie également à une vision politique, au sens large, et philosophique.

 

Elisabeth Roudinesco a récemment et largement répondu   et invité le philosophe au débat. Nous avons nous-même participé au débat en publiant une tribune dans Le Monde avec le Pr. François Pommier.

Revenons à nouveau non sur l’affaire, non sur l’homme, mais sur le fond, le livre, au plus près du texte, et son insertion dans l’idéologie contemporaine d’une santé parfaite.

 

Quelques points de méthode d’abord :

 

La prétention ou "j’affirme que…"

Michel Onfray prétend que "Freud devrait tout à Nietzsche" car "Pour Freud, être fils de, devoir quelque chose à un père, le mettait dans des états psychiques où il montrait un réel talent de meurtrier"  . Freud aurait donc tout pris à Nietzsche   et en même temps n’y aurait rien compris  . En dehors même de la violence de l'affirmation, que devrait-on dire de l’admiration pour Breuer, Charcot, Fliess, Meynert et tant d’autres que Freud reconnaissait comme ses maîtres ?

 

Insinuer, semer le doute ou "si Freud… c’est que…"

"Madame Freud voyait dans les théories de son mari "une forme de pornographie"… Gageons qu’elle aura ignoré que cette pornographie unissait si étroitement le père et leur cadette, son mari et sa fille…"  . Les trois petits points de la langue française sont érigés en méthode. Ils ponctuent nombre de phrases comme celle-ci remplaçant la démonstration par l’insinuation, laissant le soin évidemment au lecteur de continuer la pensée d'Onfray.

Insinuation encore, "Voilà pour quelles raisons il défend des thèses franchement inégalitaires, sinon raciales à défaut d’être racistes"  , où l’on assiste à un terrifiant glissement de sens : dire sans le dire donc.

 

Interpréter ou "si Freud vivait, il aurait…"

Onfray fait parler Freud   jusqu’à brouiller la différence entre citation et fantaisie. Et il interprète systématiquement les propos de Freud : un mot dédicacé à sa fille traduirait qu’il souhaite disposer de son corps   ou révèle ses souhaits de mort vis-à-vis de sa mère, un père haïssable  , une Anna Freud qui serait la Cordelia du Roi Lear  , etc.

Par exemple, sur les freudo-marxistes encore : "Le freudo-marxisme s’y emploiera (ndr : à diminuer la répression), mais Freud aurait abominé cette extrapolation…"  . Apparemment, seul Onfray sait faire parler les morts.

De la même façon, les accusations de masturbation liées aux trous dans les poches de Freud sont ridicules et relèvent de l’interprétation la plus sauvage  .

 

Dévoiler, la théorie du complot ou "Freud cachait bien son jeu"

"Tout se comprend clairement une fois les faits éclairés à la lumière noire de l’inceste"  . Onfray reconstituerait un puzzle découvrant le "vrai" Freud, c’est-à-dire le Freud dissimulé. Par ailleurs, cette dimension invisible s’accorde avec une sorte de complot mondial dévoilé par Onfray : "La construction de la légende (…) suppose la très efficace construction d’un appareil de domination idéologique, viennois, autrichien, européen, américain, planétaire (… )"  , sans parler de l’hallucinant "tribunal révolutionnaire freudien" ou encore de la "domination idéologique de cette pensée totalisante, donc totalitaire"  . Encore une fois, le raccourci est saisissant : totalisant (admettons) égalerait totalitaire, cqfd.

Malaise et méprise : du contresens à la mauvaise foi

Onfray affirme : "Les nazis ont ouvert des camps de concentration (…) Ces choses visibles par tous le sont bien sûr par Freud lui-même qui revendique toujours sa judéité mais n’écrit jamais contre Hitler (…)". Proposition stupéfiante à laquelle s’adjoignent plusieurs comparaisons révoltantes : celle de la thérapie freudienne avec les camps soviétiques est bien douteuse  , celle de l’indistinction psychique entre les sœurs gazées de Freud et Rudolf Höss   est nauséabonde jusqu’aux évocations d’antisémitisme de la part de Freud lui-même, "Mesurons avec effroi combien l’obsession du meurtre du Père génère chez Freud des positions extravagantes, délirantes, incompréhensibles, antisémites même (…)"  .

Contresens total d’Onfray, encore, sur l’homosexualité : "La phallocratie et la misogynie de Freud se doublent d’une homophobie ontologique. L’honnêteté oblige à signaler qu’en 1897, Freud signe la pétition du sexologue américain Magnus Hirschfeld appellant à abroger un article du code pénal allemand qui réprimait l’homosexualité masculine (…)"  . Freud refuse de "soigner" les homosexuels, signe la pétition de Hirschfeld. Alors ? Alors il faut faire de Freud non pas un homophobe, mais un homophobe "ontologique", imparable donc puisque l’homophobie est renvoyée à l’essence même de la doctrine freudienne.

 

"Ontologiser" plutôt que démontrer ou "au fond, Freud…"

"Homophobie ontologique" donc à défaut d’être démontrée par des textes, mais également "conservatisme ontologique"   ou "pessimisme ontologique"  , Onfray affirme encore la psychanalyse comme étant une "ontologie nihiliste"  . Décidément, faute de preuves, le joker de "l’ontologisation" est fréquemment utilisé, ne laissant dès lors plus aucun recours.

 

Enfin, les sources ou "j’ai un ami qui…"

Onfray remarque que Freud ferait payer 450 € la séance. On cherche en vain les références et la méthode de calcul. La voici pourtant : "J’ai donc effectué moi-même les recherches nécessaires afin de parler en équivalent euros 2010 – avec l’aide d’un ami comptable…". On appréciera la rigueur  .

Sur la bibliographie ensuite. Un exemple mineur, Onfray dit "(…) dans les mille cinq cent pages de la biographie d’Ernest Jones, le nom d’Emma Eckstein ne se trouve nulle part mentionné…". On remarquera toujours ces trois petits points qui signent encore une fois la démonstration. En l’occurrence, c’est faux : p.445  , Jones liste les femmes qui ont compté pour Freud dont Emma Eckstein.

 

Qu’est-ce que cela nous dit sur le contexte plus général ? Bienvenue dans l’ère des raccourcis

Charcot pensait à la fin du XIXe siècle que la pression des ovaires pouvait contrôler l’hystérie, Gall pensait que la forme du cortex était directement liée aux facultés mentales, Freeman croyait, en 1950, que la lobotomie soignait la schizophrénie, et on pensait au Moyen-Age qu’il existait une pierre de folie. On pourrait continuer la liste à l’envie. Chaque fois, ces théoriciens ont postulé un lien direct et linéaire entre une cause (unique et matérielle) et un phénomène (psychique). Chaque fois, ces pratiques ont entraîné des dérives dangereuses.

La psychanalyse, telle que Freud l’a élaborée, est une pensée du psychisme qui repose sur le caractère pluricausal des symptômes. En ce sens, Freud est un précurseur de l’hypercomplexité, il pense le psychisme comme un réseau, non plus neuronal, mais tissé des représentations mentales qui sont la trame de l’histoire d’un individu. Contrairement à ce que pense Onfray  , la pensée freudienne est précisément à l’opposé d’une pensée du type de celle de la pierre de folie.

Mais, évidemment, la tentation de la linéarité est permanente : Rank, collègue et ami de Freud, ramène tous les troubles psychiques au traumatisme de la naissance, Freud lui-même est tenté par un symbolisme des rêves qui permettrait de le décrypter à l’aide d’un dictionnaire des symboles ou encore croit un moment faire dériver la névrose de l’inceste. En effet, tracer un lien univoque entre une cause et un symptôme psychique demeure une tentation permanente, aussi réductrice de la dimension psychique que dangereuse pour les libertés.

Chaque fois, Freud s’écarte et renonce pourtant à ces causalités linéaires. Et c’est "l’honneur politique" de la psychanalyse, selon la belle expression d’Elisabeth Roudinesco, que de penser le sujet déterminé par les méandres de son histoire, individuelle et transindividuelle.

Répétons-le, la théorie comme la méthode de la psychanalyse se bat contre la pensée du "linéaire" qui ferait remonter une personnalité antisociale à des troubles chez des enfants de moins de trois ans. La théorie de Freud est du côté du complexe et des déterminations multiples, et non du côté d’une "causalité magique"   : l’inné, l’acquis, les rencontres, les pulsions, le contexte, etc. Ceci explique pourquoi Freud affectionnait tant la métaphore du tissage : les choses sont enchevêtrées et l’analyse permet de les démêler.

 

La société est traversée de cette opposition entre des causalités linéaires, pour penser vite et agir efficacement, et des causalités en réseau, pour analyser et agir de manière juste.

Et cet enjeu est bel et bien politique car on ne gouverne pas de la même façon une société lorsqu’on explique l’homosexualité, par exemple, en postulant un gène ou quand on la fait dériver du désir et de l’histoire du sujet. 

Non, la psychanalyse n’est pas une religion et elle n’est pas une science de la nature non plus au sens où la définit un Karl Popper, qui, pourtant, et contrairement à Michel Onfray, lui reconnaît d’autres mérites.

La psychanalyse est une technique thérapeutique de mise en visibilité des processus inconscients – c’est pourquoi elle est subversive - aujourd’hui susceptible de refoulement vers cet empire des ombres que Freud s’est pourtant efforcé d’éclairer.

 

Dossier à lire sur nonfiction.fr : "Freud et Onfray, le crépuscule d'un débat".

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3 commentaires

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grubadupa

13/08/10 20:37
Assez maigre votre texte.
Tentez faire mieux Michel Onfray.
Courage
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Hervé

29/07/10 22:26
Article remarquable en tout point à l'instar de l'ouvrage de Frédéric Forest "Freud et la science" chez Economica. A lire d'urgence.
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elodie

02/07/10 07:04
Que dire??...Article tout à fait excellent...

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