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Critiques artistiques

L’éternel retour des détracteurs de la psychanalyse
[jeudi 01 juillet 2010]



L’entrée de l’œuvre de Freud dans le "domaine public" en janvier 2010, soixante-dix ans après sa disparition le 23 septembre 1939 à Londres, est un évènement intellectuel majeur ouvrant une période d’activité éditoriale intense  . Non seulement de nouvelles traductions nous sont offertes - rendant d’autant plus actuels et vivants les textes freudiens -, mais aussi des essais historiques, anthropologiques ou philosophiques en lien direct avec les textes fondamentaux de Freud, et bien sûr des ouvrages de psychanalystes sur les concepts et la pratique de la psychanalyse. 

Il est donc pour le moins choquant qu’un philosophe populaire et médiatique, ait écrit un tel brûlot anti-freudien censé "déboulonner" l’"idole", un livre truffé de fausses accusations, de basses rumeurs, d’erreurs et de contresens, dénoncés par de très nombreux psychanalystes, par des philosophes de renom   et même par des intellectuels médiatisés  . Rarement un livre aura été autant critiqué et en même temps mis en scène, comme un produit marketing savamment préparé, un vrai "plan média"…, mais comme le souligne à juste titre l’anthropologue Samuel Lézé, auteur de L’autorité des psychanalystes (PUF, 2010), si son discours suscite de l’intérêt, c’est aussi "parce qu’il y a une vraie fenêtre d’opportunité aujourd’hui pour ceux qui veulent s’attaquer à la psychanalyse"  

 

Il est clair que c’est l’une des polémiques dont l’intelligentsia française a le secret, c’est même un débat si français que les intellectuels étrangers nous envient. Comme l’affirme dans l’un des articles du Monde   l’écrivain anglo-pakistanais Hanif Kureishi, dont le dernier roman Quelque chose à te dire (Christian Bourgois, 2008) a pour héros un psychanalyste : "Les Français ont une culture très intellectuelle. Vous avez eu une incroyable génération avec Sartre, Beauvoir, Derrida et d’autres qui sont encore étudiés. Si j’étais français je serai très fier de cela". En effet, de ceux-là nous sommes fiers et de bien d’autres aujourd’hui, il est vrai, comme le dit l’essayiste Alain de Botton, Anglais d’origine suisse, que nous vivons dans ce pays comble "de l’accomplissement et du raffinement intellectuel" où l’on adore la discipline phare du postmodernisme qu’est la psychanalyse ; mais le problème est que généralement, les détracteurs de la psychanalyse sont bien loin du raffinement intellectuel, de la passion pour la précision des concepts voire de l’honnêteté historique et intellectuel. 

Ainsi, une mise en perspective historique et philosophique pourrait nous éclairer sur les arcanes de cette polémique. 

 

En effet c’est un aspect récurrent de l’histoire de la psychanalyse d’être confrontée à ses détracteurs. Alors qu’en moins d’un siècle, la psychanalyse a conquis une bonne partie de la planète pour devenir, comme l’a montré le philosophe et anthropologue social anglais Ernest Gellner  , une référence indispensable dans l’étude de la personnalité humaine, Freud, pour sa part, s’est régulièrement heurté au rejet, parfois très hostile, de la théorie et de la pratique analytiques. Loin d’en être personnellement meurtri, l’inventeur de la psychanalyse voyait plutôt dans ces désaccords "une conséquence nécessaire des prémisses analytiques fondamentales"  . Comme toute discipline novatrice, la psychanalyse ne pouvait, selon lui, que rencontrer certaines résistances. Mais plus que toute autre, elle se heurtait aux résistances qu’elle se proposait justement de dévoiler. En ce sens, la polémique d’aujourd’hui, n’est pas sans évoquer les précédentes et mérite également d’être reprise comme un moment fécond amenant la psychanalyse à interroger une fois encore ses fondements épistémologiques.

Freud, puis Lacan, ont régulièrement pris au sérieux les objections de leurs contradicteurs, non seulement pour leur répondre, mais, plus fondamentalement encore, pour construire et renforcer leur propre édifice théorique. 

Ainsi, Freud consacre deux articles à cette question dans lesquels il se penche plus particulièrement sur l’hostilité que la psychanalyse suscite. Le premier, intitulé "Une difficulté de la psychanalyse"  , date de 1917 et met en perspective les trois grandes vexations que la recherche scientifique a infligées au narcissisme universel et à l’amour-propre de l’humanité, c’est-à-dire, dans l’ordre chronologique, la théorie héliocentrique du système solaire de Copernic, puis la théorie darwinienne de l'évolution et enfin sa propre théorie de l'inconscient. Mais la vexation qui lui semble être la plus douloureuse, précisément parce qu’elle est de nature psychologique, est celle qui a montré que "le Moi n’est pas maître dans sa propre maison". Il était dès lors prévisible que le Moi, ajoute-t-il, "n’accorde pas sa faveur à la psychanalyse et lui refuse obstinément tout crédit"  . Dans un second article, publié en 1925, précisément intitulé "Résistances à la psychanalyse"  , l’auteur dresse le catalogue de ces résistances que rencontre la jeune science viennoise. 

 

De ces argumentations freudiennes, il découle qu’il appartiendrait en propre à la psychanalyse d'avoir affaire à des résistances, non seulement au sein de la cure elle-même, mais également au cœur du champ intellectuel et scientifique. 

Qu’en est-il de nos jours de cette question des résistances à la psychanalyse ? 

 

L’histoire de la psychanalyse est jalonnée d’attaques, de résistances et de remises en question depuis sa naissance, il y a plus d’un siècle, et il me semble essentiel de mettre en perspective ces différentes attaques, en prenant du recul sur cette actualité trop brûlante. Partant des débats et des polémiques actuelles, il s’agit de les resituer dans la perspective de l’ensemble des réfutations de la psychanalyse, en analysant leur contexte historique et intellectuel, conceptuel – essentiellement philosophique - afin de mieux saisir les enjeux avancés par les détracteurs contemporains. 

 

D’abord quelques mots sur le contexte historique du temps de Freud, celui de l’Entre-deux-guerres, où "la science" était en tant que telle menacée par tout un ensemble de prétentions autoproclamées supérieures, qu’elles fussent religieuses, spiritualistes, racialisantes (la psychanalyse comme science "juive") ou politiques (la psychanalyse comme science "bourgeoise") — de telle sorte que Freud a explicitement cherché à installer la psychanalyse d’un côté, contre ce qui menaçait de l’autre, et qui lui semblait mettre en péril la culture. Freud a précisément fait une conférence en 1915 qu’il a intitulé «Sur une vision du monde" ("Weltanschauung") dans laquelle il souligne à quel point la psychanalyse n’est pas une "vision du monde". Il ne faut donc pas oublier l’importance de la critique des illusions métaphysiques et religieuses dans l’universalisme freudien. 

Les détracteurs d’aujourd’hui puisent dans certains dogmes modernes de la science les éléments de leur contestation, - comme par exemple les auteurs du Livre noir de la psychanalyse publié en 2005 et réédité ce mois-ci-, mais Freud en avait déjà anticipé les principales tendances. Bien sûr, le projet strictement "naturaliste" de Freud n’a plus la valeur qu’il avait, et qu’il convient désormais de séparer la façon dont Freud a compris lui-même la scientificité de la psychanalyse de la façon dont nous pourrions la comprendre aujourd’hui. 

En effet, cette question des rapports entre science et psychanalyse reste essentielle aujourd’hui, non seulement parce que le paradigme scientifique s’apprête à régner sans partage - alors que l’on peut aussi constater que la définition elle-même de la science est l’objet de discussions très intéressantes et de controverses dans le milieu scientifique et intellectuel - mais aussi et plus fondamentalement parce que précisément, pour Freud, déjà, la question du rapport de la psychanalyse et de la science était importante. 

 

Nous pourrions nous demander pourquoi existe-il cette haine du scientisme (et non pas forcément de la science en général) à l’endroit de la parole et du langage, donc de la psychanalyse, qui rejoindrait une certaine haine de l’humain voire d’une certaine conception de l’humanité ? Certains auteurs parlent ainsi de l’"administration scientifique" de l’existence où le paradigme scientifique domine, c’est la nouvelle biopolique du vivant (par exemple Adorno, Hannah Arendt, ou plus proche de nous : Giorgio Agamben, Alain Badiou ou Slavoj Zizek). Il est important de faire un examen épistémologique des conditions de validité des évaluations scientifiques, c’est-à-dire voir, cerner les différences entre les découvertes scientifiques et leurs instrumentalisations idéologiques, entre la science comme savoir et les moyens techniques de ce savoir. 

Mais il y a un débat interne aux neurosciences et à la cognition sur la place et la fonction du langage : le champ des neurosciences n’est pas unifié, ce qui est plutôt rassurant.

Néanmoins le problème aujourd’hui est que l’épistémologie se naturalise. 

En effet, nous observons une montée en puissance du naturalisme dans le champ scientifique sous l’effet des neurosciences qui, pour certaines, vont jusqu’à vouloir réduire le "fait psychique" au corrélat neuronal. Un certain courant de la philosophe des sciences pense que nous sommes aujourd’hui dans une naturalisation du sens, c’est à dire, qu’il existe une volonté d’étendre les sciences de la nature aux sciences humaines, autrement dit, de remplacer la signification par le calcul. 

Mais remarquons que concernant les rapports entre psychanalyse et neurobiologie, Freud avait déjà en son temps posé un critère net de différenciation dans l’Abrégé de psychanalyse en 1939. En effet, il souligne que même si une relation directe existait entre la vie psychique et le système nerveux "elle ne fournirait dans le meilleur des cas qu’une localisation précise des processus de conscience et ne contribuerait en rien à leur compréhension". Cette localisation est justement l’objet de nombreuses recherches en neurosciences même si elles ne prétendent pas toutes identifier un mécanisme cérébral. 

 

La polémique avec les détracteurs contemporains de la psychanalyse est la suite de ce qui a débuté en 2003, lorsque le gouvernement français introduit d’abord par l’amendement Accoyer, puis par l’amendement Mattéi, une volonté de réglementer l’exercice de la psychothérapie et de la psychanalyse. Alors un vif débat s’est engagé à la fois dans le milieu psychanalytique et intellectuel, témoignant de l’enjeu crucial que représente encore la psychanalyse et de sa vitalité intacte. Puis, de nombreuses publications ont vu le jour notamment la parution en septembre 2005 du Livre noir de la psychanalyse, avec ce sous titre bien belliqueux : "Vivre, penser et aller mieux sans Freud", dans lequel la psychanalyse fait l’objet d’attaques qui mettent en cause sa pertinence, son efficacité ou son actualité, avec des arguments le plus souvent polémiques, même agressifs, donc peu constructifs, voir infondés conceptuellement ou cliniquement.  

Les ripostes furent très nombreuses, sous des formes diverses, des livres - notamment L’Anti-livre noir de la psychanalyse, sous la direction de Jacques-Alain Miller, Pourquoi tant de haine ? Anatomie du livre noir de la psychanalyse, d’Elisabeth Roudinesco, et bien d’autres-, des articles dans les journaux et les revues, des interventions dans les médias, sur Internet, des colloques…, le tout constituant une forme de réaction collective dans laquelle des intellectuels, écrivains, artistes et psychanalystes témoignent en leur nom, et chacun à sa manière, de comment ils ont rencontré la discipline freudienne, ce qu’ils lui doivent, et en quoi elle leur importe. Les choses se répètent aujourd’hui, les ripostes sont du même ordre et très importantes, non seulement de la part des psychanalystes mais aussi des intellectuels et des chercheurs de toutes les disciplines. 

Car, au delà de la polémique, ces controverses questionnent l’idée même de la découverte freudienne sans pour autant ouvrir un débat fécond. Il serait donc enfin temps que les détracteurs de la psychanalyse s’ouvrent à un débat plus en profondeur et sortent d’une polémique stérile. Les enjeux sont importants, pour exemple, la politique de santé dans les pays occidentaux s’appuie aujourd’hui essentiellement sur les thèses organicistes légitimées par les neurosciences et sur la pratique de l’évaluation et la question de l’efficacité. 

 

Les neurosciences, le cognitivisme et le comportementalisme, en plein essor depuis ces dernières décennies, stimulées par les progrès de la génétique, relancent une idée ancienne, celle de l’opposition du psychique et du somatique. Eternel débat philosophique entre le corps et l’esprit, entre le corps et l’âme, dont l’orientation depuis Freud est précisément novatrice, nous permettant de sortir de cette opposition manichéenne, puisque la découverte freudienne de la "pulsion" inscrit un autre rapport entre le somatique et le psychique. 

Il est évident que les neurosciences sont d’un apport scientifique incontestable, et qu’apaiser la souffrance psychique, l’anxiété, l’angoisse, l’état dépressif, par un anxiolytique ou un antidépresseur, autrement dit, par l’action d’un neuromédiateur, produit un effet important et souvent nécessaire, mais bien évidemment ne saurait en aucun cas résoudre la question de la causalité psychique. Et c’est là où le débat devient pertinent à la fois sur le plan de la psychanalyse et de la philosophie : qu’en est-il de la question de la causalité ? 

Les neuroscientifiques les plus radicaux, - donc pas tous les neuroscientifiques-, commettent justement cette erreur fondamentale de confondre la cause et l’effet. C’est cela qui les laisse accroire que le psychisme pourrait se réduire à la biologie, pensant ainsi à leur manière invalider la psychanalyse. Mais là n’est peut-être pas l’essentiel, car l’avenir nous dira sans doute que la psychanalyse est incontestablement en mesure de dialoguer sereinement avec ces nouvelles provinces du savoir.

 

Dossier à lire sur nonfiction.fr : "Freud et Onfray, le crépuscule d'un débat".

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1 commentaire

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silversamourai

05/07/10 13:19
j'aimerai que l'on arrête de confondre philosophe et prof de philo...

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