On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
On ne peut, je crois, éprouver qu’un profond malaise devant ce déchaînement de passions, pour ou contre Freud, auquel nous assistons depuis quelques semaines. Je serais surpris que personne ne le partage.Le crépuscule d’une idole serait donc le produit monstrueux d’un ignorantin, qui découvre ce que "tout le monde" savait depuis des lustres (des faits qui n’ont de toutes façons aucune importance pour la psychanalyse), et qui vomit sur Freud une haine politiquement suspecte. Peut-être bien.Une réaction "populiste", anti-parisienne, et pourquoi pas ?
Mettez cependant un moment entre parenthèses le gros du gras du livre de Michel Onfray, et contentez-vous d’en relire l’introduction et la conclusion. Il est difficile d’y voir quelque chose d’à ce point scandaleux. On y entend le cri de colère de quelqu’un qui demande : "Qu’avez-vous fait du Freud que j’ai découvert à l’adolescence et qui m’a définitivement guéri de cette maladie morale qu’est la culpabilité sexuelle ?". Sa lecture libératrice des Trois traités sur la théorie sexuelle, que l’auteur cite dans l’introduction puis la conclusion, voilà du moins ce à quoi il ne renonce pas. Et voilà ce qui lui permet de façon paradoxale de prétendre à la fois critiquer Freud et ne pas rejeter la psychanalyse.
Pourquoi ne pas entendre ce cri qui, de façon traditionnelle dans une veine populiste, dénonce "la trahison des clercs", l’appropriation d’un instrument d’émancipation par les gardiens de la haute culture, et pour finir, un mensonge qui ne peut pas être seulement celui de Freud, mais qui est le mensonge de toute une classe intellectuelle bourgeoise, universitaire, et parisienne, intéressée à établir les marques de sa supériorité ineffable, et de la faire chèrement payer, en confisquant l’instrument tout simple qu’un gamin d’à peine quinze ans découvre, émerveillé, sur un état de livres à Argentan ? Pour ma part, j’ai trouvé que ces pages n’étaient pas sans évoquer celles de Bourdieu, dans un livre qui n’a bien sûr aucun rapport avec le sujet, puisqu’il s’appelle Esquisse pour une auto-analyse . Il serait trop facile d’ajouter Bourdieu "le génie en moins". Car dans ces choses-là, la banalité, voire la vulgarité, ont une importance décisive, et même valeur probante. C’est avec une certaine distinction qu’il faut rompre.
Mais il était encore plus choquant de constater la surdité incroyable d’un milieu qui se flatte de la qualité de son écoute face à un tel cri. Le comble du malaise fut peut-être atteint ces dernières semaines sur un plateau de télévision, quand une sommité médiatique de la psychanalyse qualifia Michel Onfray de "fils naturel de Nietzsche et de Zapata" — ou de Zavatta, c’était difficile à discerner. Peu importe qu’il se soit agi du clown ou du guérillero. Le bon mot n’a fait rire personne. Sans même se fatiguer d’un sourire convenu, la cible impavide de ce quolibet, d’un regard froid, a fait retomber sur la tête de son interlocuteur plein de morgue le saut de crachats qui lui était destiné. Il n’est pas impossible que cela signe la fin d’une époque, celle d’une psychanalyse barricadée derrière de purs moyens d’intimidation, et qui, en prenant tout de haut, s’arrogeant les prestiges du verbe et de l’intelligence, prospérait sur le sentiment confus entretenu dans la masse des gens que, "décidément, Freud, c’est trop fort".
Ces ficelles ne marchent plus. Il est inquiétant, c’est vrai, de lire sous la plume de Michel Onfray un choix d’adjectifs pour qualifier Freud qui évoquent de façon trouble le portrait du Juif Süss dans la pire des propagandes ("cupide, manipulateur, menteur", etc.). Mais citer un auteur aux sympathies d’extrême-droite, comme Jacques Bénesteau, est-ce antisémite ? C’est moins sûr . Qui va de toutes façons croire que Freud, pour avancer, n’était pas obligé d’en dire bien plus que ce qu’il savait effectivement ? C’est un peu comme croire, en 2010, que Galilée est vraiment allé lancer des ballots de plumes du haut de la tour de Pise, ou que les valeurs qu’il annonce dans l’expérience des plans inclinés sont celles qu’il a observées… Mais, et là c’est plus gênant, quand on enseigne aujourd’hui à l’université la psychanalyse comme une variété de la psychopathologie étayée par des arguments cliniques, et qu’on donne en exemple les cas de Freud pour expliquer en quoi consiste l’hystérie, que certains de ces cas soient douteux mérite au moins qu’on s’arrête cinq minutes — si l’on ne veut pas que les étudiants ainsi formés voient des Anna O. partout .
5 commentaires
elise
Ce commentaire gagnerait quelque valeur à être correctement orthographié
peut-être serait il même intéressant
La Rédaction
lalige
article mesuré et fort bien fait
merci
lalige
Sylvain Reboul
Ce qui me semble en effet non-réfuté, sauf à oublier toute la dimension fondamentale esthético-érotique de le vie humaine dans son expression artistique et culturelle, c'est:
1° Que la sexualité comme désir délié de la seule fonction reproductrice tient un place centrale dans la psyché et les cultures humaines y compris et surtout dans ses manifestations les plus moralisatrices.
2° Que celles-ci ont toujours désignées la sexualité comme un danger potentiel pour la sociabilité devant être contrôlée voire réprimée afin d'assurée la transmission patrimoniale légitime des biens matériels et culturels, statutaires de la communauté familiale.
3° Que la conflit entre désir et institutions dont l'art porte un témoignage universel est une permanence dans toutes les cultures
4° Que la symbolique sexuelle de ce conflit est partout présente dans les cultures humaines, y compris dans ses formes les plus sublimées
5° que ce conflit provoque des mécanismes plus ou moins inconscients de défense du moi (et/ou de la conscience socialement valorisée de soi)
6° Que l'oubli de cette pseudo-découverte de Freud, pseudo en cela qu'elle était déjà à l'oeuvre dans l'art, est une négation aussi "hénorme" que stupide de l'art en particulier et de la pression culturelle en général s'exerçant sur toutes les formes de la sexualité dans toutes les sociétés humaines.
Réfuter ce qui reste d'irréductible chez Freud n'est rien d'autre que tenter de rétablir un contrôle quasi-religieux d'un autre âge sur la sexualité, ce qui, justement, depuis Freud n'est plus possible.
C'est tant mieux pour les libertés individuelles, dont la liberté sexuelle responsable et consciente de soi, est une condition nécessaire.
Merci pour cet article
Olivier