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Critiques artistiques

La puissance d'histoire de l'inconscient
[jeudi 01 juillet 2010]



La psychanalyse, avec l’inconscient tel qu’elle l’introduit, a aujourd’hui, pour la philosophie et pour le monde en général, une portée tout à fait essentielle. En cela réside la thèse que partout je défends. Je ne pouvais donc, sur la foi des articles de journaux qui lui sont consacrés, qu’aborder l’ouvrage de Michel Onfray, Le crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne, avec des préjugés très défavorables, comme un brûlot obscurantiste, rempli de ragots, de contre-vérités, etc. Or j’ai découvert, en le lisant, un livre remarquablement écrit, enlevé, lumineux, très bien construit, solidement informé.

 

Je tiens à dire d’emblée, avant d’engager le débat avec lui, mon accord fondamental avec Michel Onfray quand il dénonce chez Freud, mais aussi chez Marx et Comte (et il aurait pu y ajouter Kierkegaard et surtout Heidegger), l’idée d’une "mort de la philosophie" — face à quoi il souligne à juste titre que Nietzsche au moins à cette époque en a maintenu fermement l’exigence. Je dirais aussi mon accord fondamental avec Michel Onfray quand il dénonce les institutions psychanalytiques en tant qu’elles auraient été fondées à l’image de l’Eglise catholique, apostolique et romaine, avec leurs papes, cardinaux et évêques, leurs congrès ou conciles, leurs hérésies. Et en tant qu’elles fonctionneraient comme des sectes proposant une "vision du monde" totalisante, qu’il présente comme la "religion dans une époque d’après la religion". Peut-être était-ce une "nécessité supérieure" qu’il y eût de telles organisations à partir de la psychanalyse — Lacan le note lui-même, sinon pour son Ecole, du moins pour l’Association Psychanalytique Internationale (cf. Ecrits, "La science et la vérité", Paris, Seuil, 1966, p. 876 sq). Mais c’est un fait qu’elles sont ainsi.

Je considère que cet ouvrage oblige avec talent ceux qui sont attachés foncièrement à la psychanalyse à se demander en toute clarté critique, et en dehors des interdits divers, plus ou moins légitimes, venus des Ecoles de psychanalyse, ce qu’il en est véritablement de la portée de la psychanalyse. Ce que je crois avoir tenté dans mes ouvrages, et notamment dans le dernier paru, Inconscient, capitalisme et fin de l’histoire (Paris, PUF, avril 2010).

Je voudrais maintenant préciser cette portée en répondant à un certain nombre de thèses de Michel Onfray. Cette portée tient tout entière, me semble-t-il, dans le thème de la pulsion de mort et dans ce qu’il est possible de faire face à elle avec la psychanalyse.

 

Thèse 1 d’Onfray : Freud n’est pas un homme de science comme il le prétend ordinairement. Il n’a pas découvert l’inconscient comme on découvre un fait scientifique — par hypothèse et vérification. Il n’a pas avec l’inconscient, quoi qu’il ait dit, infligé à l’humanité prise dans ses illusions philosophico-religieuses sa troisième blessure narcissique après Copernic et Darwin — la plus essentielle parce qu’il aurait montré que l’homme n’est pas maître par sa conscience et dans sa conscience. Freud est en fait un philosophe. Comme tous les philosophes, il s’est inspiré des philosophes antérieurs (en l’occurrence, plus particulièrement, Schopenhauer et Nietzsche). Et cela même si, prétendant à une innovation scientifique radicale, il n’a rien voulu reconnaître de sa dette à leur endroit.

Réponse : Freud n’est certes pas un homme de science comme il le prétend ordinairement. Mais il n’est pas non plus un philosophe — quand bien même ce qu’il affirme (l’inconscient) prend son sens dans le cadre général qu’a ouvert la philosophie avec toute son histoire. La psychanalyse n’est certes pas science, elle est discours, comme la philosophie — Lacan l’a souligné. Mais elle est une autre sorte de discours que celui la philosophie, et elle devait d’abord chez Freud, pour se distinguer de la philosophie, se présenter, illusoirement certes, comme science.

 

Thèse 2 d’Onfray : Les philosophes ont une tendance à l’affabulation. Soutenant cette thèse d’inspiration nietzschéenne (il cite par deux fois, p. 7 et 70, le paragraphe 5 de la première partie de Par-delà le bien et le mal), Michel Onfray vise notamment l’idéalisme de Platon, mais aussi Freud et sa "vision du monde" (p. 90 sq). Mais en même temps les philosophes (certains plus que d’autres) s’attachent à critiquer ces affabulations. D’où, chez Michel Onfray, sa Contre-Histoire de la philosophie (Les sagesses antiques, Le christianisme hédoniste, Les libertins baroques, Les ultras des Lumières, L’eudémonisme social, Les radicalités existentielles) et son Traité d’athéologie.

Réponse : L’appellation de philosophe est un enjeu. Pour Hegel et pour Nietzsche, Héraclite et Parménide sont des philosophes ; pour Heidegger, ce ne sont pas des philosophes, et pourtant ils sont pour lui "les plus grands penseurs" ("Qu’est-ce que la philosophie ?", trad. franç. K. Axelos et J. Beaufret, in Questions II, Paris, Gallimard, 1968, p. 22). Pour Heidegger, Russell n’est pas un philosophe ; je comprends cette position de Heidegger, et pourtant je dirais que Russell appartient quand même à la philosophie. Saint Augustin, Pascal sont-ils des philosophes ? Ceux qu’on appelle "les Philosophes" dans la France du XVIIIème siècle ne sont en tout cas pas, sinon Rousseau dans l’ordre de la philosophie politique, des philosophes au sens plein du terme.

On ne peut, à mon sens (ce serait le point de vue de Heidegger), appeler légitimement philosophie que ce qui est conforme à ce que Socrate et Platon ont introduit. La philosophie suppose deux choses. D’une part, elle suppose l’affirmation d’un savoir nouveau et vrai, au-delà du savoir ordinairement reconnu. Affirmation qui se fait certes à partir d’un contenu personnel, mais d’un contenu qui est devenu vision, intuition, et qui se veut objectif, valant universellement. Affirmation qui n’est donc pas une affabulation : en cela, je ne suis pas nietzschéen. Chez Socrate, ce savoir vrai, fondé dans le principe premier, est celui de l’idée — toute philosophie, à partir de là, est idéaliste, et elle fait du divin la mesure de toutes choses. D’autre part, elle suppose l’exigence que tout homme puisse reconstituer soi ce savoir vrai, dans l’épreuve du non-savoir, de la contradiction, de l’objection venue de l’autre homme, à travers le dialogue — toute philosophie, en cela, met en question les idoles, voire l’idéalisme s’il est devenu idole, elle se veut athée et elle fait de l’humain la mesure de toutes choses. Mesure seconde, mais mesure quand même. Là est la philosophie.

 

Thèse 3 d’Onfray : Freud d’une part, en tant que philosophe, a été affabulateur. Déjà quand il se prétend homme de science. Mais surtout quand il présente comme théories à valeur universelle ce qui n’est caractéristique que de sa subjectivité (ou de celle de son temps) — le complexe d’Œdipe, la pulsion de mort, etc. Là est l’objet décisif de la critique de Freud par Michel Onfray, qui propose, dans une étude longue et subtile de la personne de Freud, une "interprétation de l’interprétation", une "lecture hypothétique destinée à montrer qu’en matière d’interprétation des rêves, il n’y a pas de science ou de clé universelle, mais une proposition subjective présentée comme une vérité — un perspectivisme nietzschéen" (p. 117). Et cependant Freud d’autre part, toujours en tant que philosophe, a mis en lumière dans l’histoire (ou la contre-histoire) de la philosophie une réalité capitale qui va contre toute affabulation, la sexualité, laquelle est au principe de l’effet de la psychanalyse sur les hommes d’aujourd’hui, notamment les jeunes (cf. p. 26). Très positivement pour Onfray, "Freud a fait entrer le sexe dans la pensée occidentale par la grande porte alors que l’Europe chrétienne la refoule depuis un millénaire" (p. 554). Encore qu’il nuance aussitôt en soulignant que Freud, entraîné par son affabulation œdipienne, exclut toute perspective d’une société hédoniste avec libération sexuelle généralisée (cf. p. 483).

Réponse : D’une part, quant aux contenus de la théorie psychanalytique, ils ne relèvent nullement de l’affabulation, ils ont bien une valeur universelle (même là où la famille nucléaire, père, mère et enfants, n’a pas été dégagée, même là où elle est refoulée, déniée, forclose, elle est présente). Et ils apparaissent dans leur vérité objective aussitôt qu’on les comprend à partir de la pensée contemporaine, celle qui commence avec Kierkegaard ("Le plus aigu des questionneurs de l’âme avant Freud", dit Lacan). Pour la pensée contemporaine, l’homme n’a pas la vérité toujours déjà en soi, celle-ci n’est pas à retrouver par réminiscence comme le voulait Platon, mais elle surgit en l’Autre, et elle est à recevoir de cet Autre. Pour la pensée contemporaine, la vérité est altérité. Or les premiers Autres pour l’enfant sont la mère d’abord (Nietzsche l’avait souligné aux dires même d’Onfray— cf. p. 76-77), puis le père. D’autre part, quant à la sexualité, il est sûr qu’après le Socrate du Banquet de Platon, c’est Diogène le Cynique (auquel est dédié l’ouvrage de Michel Onfray) qui le dernier dans l’histoire de la philosophie, avant Kierkegaard dans Le concept de l’angoisse, et finalement Freud, a souligné la place essentielle de la sexualité. Mais il faut bien voir que, pour lui comme, plus explicitement, pour Lacan, cette sexualité a comme fond la pulsion de mort. La pulsion de mort n’est pas simplement une tendance à la désorganisation, à la dispersion, face à la pulsion de vie qui serait une tendance à l’organisation et à la concentration, à l’unité — comme le laisse croire Freud faisant référence à Empédocle (cf. p. 73). La pulsion de mort est essentiellement refus de l’Autre, de la vérité surgissant en l’Autre ; puis tentative, vaine, de s’enclore sur soi, sur son identité à soi ; et finalement, par impossibilité d’y parvenir, fabrication d’une idole qui aurait suprêmement cette identité close, et réduction de soi, devant cette idole, au déchet fasciné. Ce que Kierkegaard avait thématisé avec le désespoir qui est, pour lui, "le désespoir de ne pouvoir même mourir", "cette torturante contradiction qui consiste à mourir sans cesse, à mourir sans mourir, à mourir la mort". Et déjà saint Augustin disant de la seconde mort, cette mort qui fait l’enfer de l’homme, sa partie infernale : "Là les hommes ne seront plus avant la mort ni après la mort, mais toujours dans la mort ; et ainsi, jamais vivants, jamais morts, mais mourant sans fin. Il n’y aura pour l’homme rien de pis que quand la mort sera sans mort" (cf. mon livre, p. 60-61). La sexualité n’est donc pas pour Freud un bon sexe idyllique des sexologues, elle est une "réalité insoutenable", comme le dit Lacan.

Thèse 4 d’Onfray : Freud, parce qu’il en est venu à ce thème de la pulsion de mort, parce qu’il a fait de la théorie psychanalytique une "doctrine construite sur le socle ontologique du mal radical, une sorte de péché originel, une préhistoire sombre parente de l’héritage phylogénétique du meurtre du père de la horde primitive" (p. 538), s’est montré moralement et politiquement un adepte de la Révolution conservatrice (cf. le titre de la cinquième partie de l’ouvrage). Il s’est attaché à l’idée que la guerre est inévitable. Il a refusé toute condamnation du capitalisme (et refusé notamment l’affirmation de Reich selon laquelle la pulsion de mort serait la conséquence du système capitaliste — cf. p. 570). Il s’est complu à dénoncer les espérances qu’incarnait le communisme. Il s’est, par crainte devant les mouvements sociaux et politiques de son temps, rapproché des régimes autoritaires, comme celui, en Autriche, du chancelier Dollfuss — et même de Mussolini duquel il attendait une protection, et auquel il a dédicacé en ces termes son article : "Pourquoi la guerre ?" : "De la part d’un vieil homme qui salue dans le Duce un héros de la culture" (dédicace communément caviardée selon Onfray par les biographes de Freud — cf. p. 526). Il a finalement, par obsession de sa gloire personnelle, tenté, face à l’horreur nazie, de garantir la subsistance, dans l’Allemagne d’alors, de la psychanalyse, donnant à ses disciples comme ligne à suivre : "Pas de provocations, mais encore moins de concessions" (p. 548) — de sorte qu’il n’y eut pas, en tout cas, la moindre provocation !

Réponse : On ne peut qu’être d’accord, en gros, avec ces remarques qui peuvent sembler choquantes. Mais il faut les interpréter tout autrement. Cela ne tient nullement à un pessimisme caractériel de Freud, et bien plutôt à une époque de l’histoire — l’époque contemporaine — où la constitutive pulsion de mort de l’homme (sa volonté du mal pour le mal, ce que j’appelle sa finitude radicale) a été découverte, sans que le positif d’une confrontation éthique et pourquoi pas heureuse avec cette pulsion de mort ait pu être encore affirmé. La Révolution conservatrice évoquée par Onfray a été un mouvement intellectuel de l’Allemagne des années 20 dont les partisans (Heidegger, Carl Schmitt, Ernst Jünger) se sont tournés, comme Freud, vers l’homme charismatique dont ils pensaient qu’il aurait pu s’opposer à l’entreprise révolutionnaire lancée par Marx, qui leur semblait une illusion dangereuse parce qu’elle gommait le mal en l’homme. Mais un penseur politique comme Eric Voegelin lui aussi a pris parti, dans ces circonstances, pour Dollfuss. Or, si Heidegger, Schmitt et Jünger, perdant leur prétendue conscience du mal, se sont précipités dans les compromissions avec le régime nazi, Voegelin, quoique non-juif, a, lui, fui très vite l’Allemagne de ce temps. Quant à Freud, peut-être considérait-il que la psychanalyse était un élément décisif pour l’établissement d’un monde débarrassé des démons totalitaires, stalinien et nazi, et peut-être est-ce pour cela qu’il a voulu tout faire pour que, même au temps du nazisme triomphant, subsistât la psychanalyse. Ce que je soutiens et qu’il me faudrait certes justifier.

 

Thèse 5 d’Onfray : La psychanalyse fondée par Freud ne guérit pas plus, pas moins, que la magie ("La thérapie analytique illustre une branche de la pensée magique : elle soigne dans la stricte limite de l’effet placebo", p. 38). Elle est dans le prolongement de techniques comme le baquet de Mesmer à la fin du XVIIIème siècle. Elle se confond, malgré qu’en ait Freud, avec l’hypnose. C’est une pratique qui, à l’époque actuelle, va dans le sens de l’individualisme le plus vain, chacun bricolant comme il peut son être individuel, sans aucune perspective sociale. Avec comme base l’idée classique de juste mesure ("A bonne distance du monastère et du bordel, Freud théorise la juste mesure en matière de vie sexuelle", p. 493). Tout le contraire de la libération hédoniste qu’on pourrait croire — et espérer ("Freud décourage tous les utopistes désireux de changer la société dans le sens hédoniste ou de la libération sexuelle", p. 483).

Réponse : Freud tient à distinguer absolument la pratique qu’il introduit socialement, la psychanalyse, de toutes les formes d’hypnose et de suggestion, de toutes les techniques où le patient s’en remet à un maître qui sait. Ce qu’on peut dire aujourd’hui après Lacan, et notamment ce qu’on peut dire au nom de la philosophie, est ceci : du fait même de son affirmation de l’inconscient (affirmation qui est un coup dans le jeu social, et non pas, rappelons-le, une hypothèse de la science), le psychanalyste s’efface comme conscience souveraine qui sait, il s’établit dans le non-savoir, et il proclame, à la manière de Socrate, que la vérité est en l’autre homme, que celui-ci n’a qu’à laisser se dire librement les paroles qui viennent en lui, et que le savoir vrai, le savoir essentiel, se constituera ou reconstituera à partir de là. La psychanalyse, en cela, ouvre, comme phénomène social (c’est sa différence avec Socrate), l’espace pour l’individu véritable, celui qui s’arrache aux maîtres et modèles sociaux auprès desquels il s’aliénait et qui constitue et reconstitue son identité en s’affrontant à la présence inéliminable de la pulsion de mort en lui, en s’y affrontant heureusement.

La psychanalyse ne guérit certes pas au sens d’une thérapeutique médicale, elle ne produit aucun effet automatique, mais elle libère de l’entraînement dans le symptôme pathologique — tout dépendant à partir de là du travail psychique, spirituel, qu’effectuera le patient. Il n’y a donc pas, quoi que pense Onfray, contradiction chez Freud quand il dit, à la fois, qu’il ne fait pas de coupure radicale entre sujet névrosé et sujet normal (car il y aura toujours du mal, de la pulsion de mort, de l’aliénation — cf. p. 565) ; et, en même temps, que "certains hommes ne sont pas dignes d’être aimés" (car le mal inévitable peut être revoulu dans le bien, ou laissé brut et féroce — cf. ce que dit Onfray lui-même p. 566). Freud ne conforte en cela aucun confusionnisme moral. On peut ajouter que la psychanalyse se retrouverait (le freudisme serait un nietzschéisme — cf. p. 68) quand Michel Onfray dit du surhomme nietzschéen qu’il est l’"individu qui sait la nature tragique du réel parce qu’il a compris le mécanisme de l’éternel retour des choses" (p. 542). Mais il ne s'agit pas du tout d’un surhomme sans libido (= sans sexualité sur fond de mort) — qui est un fantasme, comme la société sans classes de Marx.

 

Thèse 6 d’Onfray : Ce qu’il faut établir en notre temps, c’est, non pas un monde où la psychanalyse ait une place décisive, mais un monde libéré de cette illusion de libération qui n’en est pas une. Un monde qui ait dépassé l’"utopie freudienne" d’un "élitisme aristocratique" visant à "éduquer les masses au renoncement pulsionnel" (p. 530). Un monde libéré de toute religion, et notamment de cette "religion dans une époque d’après la religion" qu’est la psychanalyse. Un monde qui retrouve la liberté païenne de l’amour de la vie — et qui ait rompu enfin avec l’aliénation capitaliste. Un monde qui sera sans guerre, comme le voulait et le supposait possible Einstein avec son pacifisme récusé par Freud (cf. p. 528).

Réponse : Ce qu’il faut établir en notre temps — et qui s’y établit —, c’est un monde qui sera réellement sans guerre. Et donc un monde qui se sera réellement arraché au traditionnel paganisme et à sa volonté d’empêcher l’individu par le "système sacrificiel" — le règne de l’idole écrasant toute tentative d’être individu. Un monde où sera, autant que possible, récusée l’illusion qu’il y aurait à penser qu’on peut éliminer toute aliénation et devenir pure pulsion de vie, illusion égalitaire de la société sans classes de Marx, illusion inégalitaire du surhomme sans libido de Nietzsche. Un monde où la possibilité d’advenir comme individu aura été socialement fixée par la présence décisive de la psychanalyse (Freud y voyant à juste titre ce qui s’opposait à la régression païenne radicale qu’était le nazisme, et qu’étaient en général les totalitarismes de son temps). Un monde où, par le droit, chacun peut, à partir de la mort inéliminable en lui, accéder ainsi à ce qu’il peut de vie véritable comme individu — mais tous n’y accéderont pas, la plupart resteront pris dans la jouissance ordinaire ("Une prison est une chose distinguée parce que l’homme y souffre, dit Céline. La fête à Neuilly est une chose très vulgaire parce que l’homme s’y réjouit. C’est ainsi, la condition humaine"). Un monde (le "monde juste") où le capitalisme aura été reconnu dans toute sa réalité, comme à la fois de l’ordre de la pulsion de mort (non pas qu’il la produise, comme le croyait Reich, mais qu’il en résulte), et comme la forme minimale de cette pulsion de mort, de ce mal inéliminable, sur le plan social — c’est-à-dire, selon moi, du paganisme (quand l’idole n’est plus que l’argent). Alors le monde sera sans guerre, sinon à l’abri de toute catastrophe, venant du terrorisme notamment.

 

Quelques mots sur Nietzsche pour conclure. Michel Onfray propose en général une "histoire nietzschéenne de la philosophie" et, dans cet ouvrage, une "histoire nietzschéenne de Freud, du freudisme et de la psychanalyse" (p. 32) Mais Nietzsche a dénoncé très vigoureusement le paganisme cher à Onfray. Par exemple quand il dit, présentant d’une manière gnostique le sacrifice du Christ : "La victime expiatoire sous sa forme la plus répugnante, la plus barbare, le sacrifice de l’innocent pour racheter les péchés des coupables ! Quel abominable paganisme !" (L’Antéchrist, paragraphe 41, cité par Adorno dans Minima moralia). De même quand il montre l’omniprésence de l’esprit de vengeance et du ressentiment (auxquels aujourd’hui les moyens de communication de masse donnent l’occasion de se déployer vastement — mais sans sacrifice, sinon celui de l’esprit). Ou encore quand il souligne les risques encourus par celui qui s’engage sur le "chemin du créateur" ("Garde-toi des "bons" et des "justes". Ils aiment à mettre en croix ceux qui s’inventent leur propre vertu. Ils haïssent le solitaire", Ainsi parlait Zarathoustra, première partie). C’est par Freud, et par la psychanalyse qu’il a introduite, que peut être dégagée, au-delà de toutes les illusions inégalitaires du surhomme (que Nietzsche a quand même nourries, ne l’oublions pas), la portée politique positive des analyses nietzschéennes.

 

Dossier à lire sur nonfiction.fr : "Freud et Onfray, le crépuscule d'un débat".

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