Drogue, errance urbaine et prison
[jeudi 24 juin 2010 - 21:00]
Sociologie
Emprises. Drogues, errance, prison : figures d'une expérience totale
Fabrice Fernandez
Éditeur : Larcier
384 pages
Sans tomber dans "l’illusion biographique" pointée par Bourdieu, le sociologue sonde les temporalités internes aux parcours des usagers de drogues profondément marqués par le
Kairos, la temporalité de l’occasion
. Il souligne l’importance de la "première intraveineuse". Rite opéré à deux, un initiateur et un initié, c’est un moment-passage où se jouent la confiance et la prise de risque, autour de la figure particulière de la seringue, compagne fétiche et tabou : "s’injecter consiste à modifier la perception de soi en violentant son corps"
. Il analyse l’articulation entre passage en prison ou en institution de soins et évolution de la consommation (pause, arrêt, parfois permettant la survie, alternance ou littéralement fuite en avant dans la consommation de médicaments de substitution) : "l’interdépendance entre l’extérieur et l’intérieur de la prison [constitue] une clef permettant de saisir les échecs ou les réussites de la réinsertion des détenus"
. Il présente une typologie des comportements des détenus selon les logiques de participation ou de refus au monde pénitentiaire : bifurcation (les détenus qui "rompent radicalement avec leur vie à l’extérieur"), confrontation (ceux qui "vivent l’arrestation et l’incarcération comme une catastrophe personnelle", le choc de la confrontation peut les mener à tenter de se suicider), coordination (celui pour qui "la taule est un risque à courir"), conjonction (ceux pour qui "l’arrestation et l’incarcération sont […] comme une délivrance […], une échappatoire au regard d’une situation perçue comme sans issue"). Sur ce schéma s’intègrent quatre logiques de consommation qui permettent de "tenir le coup" : récréative, autocontrôlée, anesthésique, économico-compulsive
.
La santé mentale : mode de gestion politique de l’exclusion
Il ressort de son analyse de la "détention sous psychotropes" (suivant le titre de son chapitre 7, chapitre-phare de son travail)
, un échec certain et des politiques de santé en prison et des processus de réinsertion, dû, certes, à "la complexité de la prise en charge des détenus toxicomanes combinant des problématiques multiples (sida, hépatite, addiction, polyconsommation, etc.)"
.
Fabrice Fernandez fait ainsi le constat de la pathologisation croissante de la toxicomanie et de la criminalisation de la consommation de drogues qui implique une gestion judiciaire et pénitentiaire de ces usagers se retrouvant en prison, lieu inadapté à leur prise en charge. L’usage de la drogue reste donc une question sociale, qui révèle l’emprise de la société sur la liberté individuelle : "L’expérience totale liée à l’usage de drogues renvoie à une question centrale de toute société démocratique : celle de l’articulation du lien social et de la liberté individuelle"
.
Un travail considérable
Le travail considérable de Fabrice Fernandez aborde de nombreuses questions dans la compréhension de la perception des risques en matière de santé. En prenant en compte les parcours individuels et la difficulté de trouver ou retrouver un accès à l’histoire de soi par-delà les injonctions sociales à la responsabilité et à l’indépendance (c’est-à-dire à une forme vertueuse d’émancipation personnelle), il souligne le caractère si ce n’est incompétent du moins inadapté des dispositifs sanitaires et judiciaires mis en place dans ce traitement médico-pénal de ces déviances. Il est à souhaiter que son livre figure sur les tables de travail des responsables politiques et passionne tout lecteur s’intéressant à la question
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