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critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

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Enseigner Hitler
[lundi 21 juin 2010 - 16:00]
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Enseigner Hitler. Avec ce titre, l'ouvrage de la sociologue et historienne Alexandra Oeser retient l'attention. Mais loin de n'être qu'une énième reformulation des atrocités du IIIème Reich, la question posée concerne une actualité bien plus récente. Comment les jeunes Allemands se réapproprient-ils le passé nazi ? A partir d'une méthodologie diversifiée (archives, observations, entretiens), l'auteure étudie minutieusement le processus de construction de la mémoire historique, parmi un public adolescent n'ayant donc pas vécu cette période, mais pour qui le souvenir et les répercussions continuent d'occuper une place symbolique importante.

Alexandra Oeser est diplomée de la London School of Economics and Political Sciences et du King’s College à Londres et de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris. Elle a effectué une thèse de sciences sociales franco-allemande à l’EHESS et l’Université d’Erfurt. Ses études l’ont conduite de l’Allemagne en France en passant par l’Espagne et l’Angleterre. Entre 2001 et 2008 elle a vécu entre la France et l’Allemagne, et notamment dans les villes de Leipzig, Erfurt et Hambourg pour mener à bien ses recherches comparatives sur la transmission scolaire du nazisme. Elle enseigne aujourd’hui la Science Politique et l’Histoire à l’Institut d’Etudes Politiques de Toulouse et enseignera la sociologie à l'Université de Paris X Nanterre à partir de septembre 2010. Elle est membre du Laboratoire de Sciences Sociales du Politiques (LaSSP) de l'IEP de Toulouse.


Nonfiction.fr - Si vous deviez expliquer aux lycéens et professeurs que vous avez rencontré vos résultats, comment le formuleriez vous ?

Alexandra Oeser : Tout d’abord, les résultats ne sont pas ceux que j’attendais. J’étais partie pour chercher si les élèves étaient encore intéressés par ce passé ou pas, et quelles étaient les raisons de cet intérêt. J’ai trouvé en effet un intérêt énorme pour le passé nazi chez tous les enfants dès leurs 10 ans, quelles que soient leurs origines sociales, territoriales (Hambourg ou Leipzig), leur orientation politique ou leurs résultats scolaires. Néanmoins, dès qu’on regarde d’un peu plus près, on voit un premier résultat surprenant : contrairement à la génération des professeurs, chez les élèves, les différences entre Leipzig et Hambourg, entre l’Est et l’Ouest ont l’air de disparaître. Ainsi l’impact de la réunification allemande et la chute du mur est très clairement percevable dans les appropriations de l’histoire chez les adolescents nés en 1988/1989.

Mais d’autres différences apparaissent. Ainsi, les élèves qui profitent d’un surplus de sécurité économique, professionnelle et sociale (c'est-à-dire notamment des élèves d’un milieu social privilégié de Hambourg) ont intégré le régime politique actuel au point de ne pas pouvoir imaginer un changement. Leur horizon d’attente exclu ainsi la possibilité d’une dictature. Le passé nazi, et plus généralement la dictature, sont passés, leur présent et futur sont marqués par la démocratie libérale et le capitalisme. Ceci est moins vrai pour des élèves qui subissent des angoisses du futur dûes à des menaces économiques (peur du chômage des parents, de l’échec scolaire, de l’impossibilité de trouver un travail plus tard) ou politiques (l’expérience de 1990 comme déclassement social des parents, perte du travail, inversion des valeurs). Chez ces populations, bien spécifiques, la dictature est incluse dans l’horizon d’attente, une "répétition de l’histoire" ne leur semble pas impossible, ce qui changera leurs interprétations du passé nazi.

Par ailleurs, un des résultats les plus surprenants a trait à la différence entre filles et garçons dans les appropriations de l’histoire. Globalement, et de manière caricaturale, les garçons vont s’intéresser à l’histoire événementielle, aux batailles, aux stratégies militaires, mais aussi aux personnages nazis et parfois aux armes, aux chars à travers des magazines ou des documentaires mais également par l’usage des jeux vidéos, alors que les filles vont davantage s’intéresser aux victimes de l’histoire, à la persécution des juifs, mais également à l’histoire quotidienne, la faim, les fuites, à travers des romans, tels que Anne Franck, par exemple. Il s’agit de deux façons différentes de s’intéresser au danger de mort en temps de guerre, l’un étant plus légitime scolairement que l’autre. Les cours d’histoire vont inciter les garçons, notamment de milieu social favorisé et qui aspirent aux titres scolaires, d’élargir leurs intérêts spécifiquement masculins pour s’intéresser davantage aux victimes de l’histoire vers 16 ans.

Le livre montre également que les élèves adoptent leurs usages du passé nazi aux scènes sociales qu’ils fréquentent : ils ne vont pas raconter les mêmes histoires à leurs camarades de classe qu’en famille, par exemple, face à leur grand-mère. Des usages contestataires du passé, désapprouvés par l’institution scolaire, existent. Ils ont des significations multiples : ils peuvent permettre aux adolescents de se conformer ou de se distinguer des attentes des institutions scolaires et politiques, de se construire une image de soi, de se former une opinion politique, de se faire une place dans un groupe de pairs, en famille ou devant le professeur, d’apprendre mais aussi de jouer. Le livre montre surtout la multiplicité des significations politiques et sociales des comportements des élèves.

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